Mission laïque française

Le développement professionnel, levier d’une pédagogie laïque efficace

Notre plus bel hommage, à Samuel Paty est désormais dans les établissements, et plus que jamais autour du travail de transmission des valeurs que porte l'éducation. Hors de France en effet, notre enseignement est estimé, fréquenté pour toutes les raisons que l'on connaît, au premier rang desquelles sa capacité à faire réussir les jeunes en développant la liberté de penser et juger par soi-même dans le respect des autres, qualités qui font la différence. Plus que jamais, il nous revient par conséquent de faire vivre cette "pédagogie laïque", à laquelle toutes les disciplines concourent : le respect absolu du droit et des Droits humains, la connaissance du fait religieux, la comparaison entre des systèmes de pensée et de représentation qui permettent de se comprendre et de débattre avec les outils de l'intelligence.

L’éducation comme pilier de nos sociétés

Chaque société attend de son école qu’elle fasse réussir les jeunes générations, en leur transmettant et faisant aimer les principes propres à l’histoire et la culture qui l’ont fait naître : ainsi pour la France, des trois termes de la devise nationale : « liberté, égalité, fraternité », qui instituent l’école comme pilier de la nation, levier de la démocratie française, et depuis longtemps, message pour l’extérieur.

On n’aurait garde d’oublier pourtant  que, de l’utopie scolaire révolutionnaire à l’avènement  de l’école de la République portée par Jules Ferry et Ferdinand Buisson, il aura fallu des décennies de luttes et débats politiques et idéologiques, après des siècles de lente laïcisation de la société française, pour forger un  consensus autour de l’école pour tous, qui construise la société en la réunissant, c’est-à-dire sans diviser ni exclure : car tel est bien le sens de la laïcité,  l’exact contraire   d’une somme d’interdits. Et il aura fallu un autre siècle pour que l’école relève le triple défi du nombre et donc de l’efficacité, de la réussite pour tous, donc de la justice sociale, du respect de chacun, donc de la nécessaire « hospitalité » de l’école de sorte qu’aucun ne s’y sente étranger ; et encore, dans ces trois dimensions, les résultats, à l’échelle nationale, restent-ils incertains.

pédagogie laïque - laïcité - mlfmonde

Dans le contexte mondial actuel, faire vivre l’enseignement français hors des frontières, maintenir son attractivité impose par conséquent d’avoir en mémoire notre propre histoire, connaître celle des autres pour saisir leur sensibilité.

Il est important de faire avec eux le chemin qui permette de comprendre pourquoi on peut estimer cet enseignement, vouloir le fréquenter, et pour tous les professeurs, le transmettre ensemble sans entrer dans un conflit de loyauté avec les propres héritages et convictions de chacun. Pour le dire autrement, le postulat indéniable de valeurs humaines universelles, si souvent récusé au nom des spécificités nationales, ne va plus de soi ; il revient à l’école d’y ouvrir les consciences, grâce à une pédagogie qui les construise par l’habitude du dialogue, par une fraternité d’apprentissage dans la classe qui éveille à l’exigence de vérité propre d’ailleurs à l’enfance.

Car aujourd’hui, la « post-vérité » entend placer ou ravaler la science au rang d’une opinion comme une autre, ce qui revient à la nier : c’est un défi nouveau et radical lancé à l’école, lieu justement de l’établissement de la vérité par la connaissance, elle-même nourrie des progrès de la science, de la confrontation féconde des idées, du travail sur les représentations qui sont la façon pour chaque culture de regarder le monde. Moins que jamais il n’y a de pertinence à faire de l’élève un réceptacle de connaissances établies durablement, il faut le préparer à traiter avec discernement le flot de celles auxquelles il a accès, tant comprendre et asseoir son propre jugement, c’est désormais d’abord savoir traiter et transformer de l’information.

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Au regard de ces constats, c’est peu dire que le métier d’enseignant est interrogé, comme le fait en ce moment la France. A l’extérieur, le professeur est le truchement entre deux, voire plusieurs cultures. Pour éviter le piège des amalgames entre la représentation souvent caricaturée de la laïcité française et l’école qui en est la dépositaire, c’est toute la pédagogie qui doit être investie comme une voie d’accès à des valeurs comme le droit et la démocratie, fondateurs du respect des libertés fondamentales, au premier rang desquelles celle de penser par soi-même, sans renier ses appartenances. Ces principes ne sont pas spécifiquement français justement, ce sont ceux de la communauté internationale.

Quelles sont les pistes de travail ?

Pédagogie laïque : La coopération entre enseignants

La coopération entre enseignants apparaît comme la première garantie d’un collectif qui ne segmente pas l’élève, par discipline ou partie du programme à enseigner, et qui soit d’autre part convaincu de comprendre les limites voire les risques d’un exercice solitaire du métier, encore plus hors de nos frontières.

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Se réfugier derrière une pseudo « liberté » de l’enseignant livre au contraire aux aléas des hardiesses et des insuffisances une transmission dont les jeunes, et par ricochet leurs parents, ont au contraire besoin de vérifier la consistance et la continuité au travers du corps professoral. Leur estime pour l’école veut rencontrer la preuve d’une identité enseignante qui illustre devant eux à la fois la rigueur et l’efficacité face à la complexité de la connaissance, la bienveillance et l’équité face à la diversité des élèves, la solidarité  face aux pressions externes et internes propres à la vie de toute communauté éducative.

La coopération entre enseignants est d’ailleurs le contrepoint de celle qu’eux-mêmes ont à faire naître entre élèves dans la classe, dans l’établissement ; c’est ainsi que ces derniers percevront que grâce aux autres, par les autres, chacun apprend.

C’est par une fraternité dans les apprentissages que se construit une représentation concrète du vivre ensemble, racine de la démocratie.

Une telle coopération ne se décrète pas ; elle relève de la nécessité, dont l’établissement est le lieu d’émergence et de pratique. En ce sens, la culture d’établissement précède et légitime un projet collectif. Sans doute, hors de France, est-il plus évident et nécessaire d’en percevoir le sens, tant l’environnement est spécifique, par le droit, la culture et les usages, mais aussi les publics, leurs représentations et leurs attentes. Pour autant, les modalités sont loin d’en être établies.  

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Il y a d’abord la construction de soi comme enseignant, à laquelle chaque professeur et le collectif devraient être invités à se livrer pour s’entendre sur une représentation commune de ce métier, que l’on soit français détaché, porteur de la culture éducative « source », que l’on soit professeur issu du système scolaire et universitaire du pays d’accueil et donc porteur des représentations locales. Car aucun des deux ne saurait se passer de l’autre, au risque sinon de déperditions, d’inhibitions mais aussi de hiérarchisations contraires à un projet commun et nuisibles tout simplement au message de l’enseignement français.

La construction de soi conduit naturellement à une entente sur la déontologie du métier, l’ensemble des devoirs et obligations liées à la profession, sans lesquels le collectif reste illusoire. Enfin, la coopération entre pairs appelle au sein de l’établissement un véritable leadership pédagogique, animateur légitime de l’élaboration des stratégies d’apprentissage, de leur évaluation, de leur compréhension et de leur appropriation par les parents. Ce leadership n’a rien à voir avec un pouvoir, ce que peuvent redouter et que rejettent certains enseignants ; il est le ferment et le lien du collectif mais il en est aussi le garant et le responsable, ce qui ne devrait jamais être oublié. Là aussi le leadership des personnels de direction à l’étranger doit entrer dans une politique de développement professionnel global.

Car tel que le conçoit la Mission laïque française, il embrasse toutes ces dimensions d’entrée et de perfectionnement dans le « métier » et ses principes, d’où que l’on vienne ; de pratique de partage, donc du collectif, quoi que l’on croie savoir ; d’attention au sentiment d’appartenance qui caractérise la solidité d’une communauté humaine, en respectant la place des émotions qui la réunissent, la fierté notamment d’œuvrer au commun.

La Mission laïque française vient d’ouvrir deux centres de développement professionnel  à Rabat et Abidjan en direction des personnels d’éducation des établissements homologués et de tous ceux qui, dans la sphère privée, souhaitent s’inspirer de l’enseignement français. Leur programme de travail, comme celui du  CIEL (centre international d’enseignement en ligne) de la Mlf sont traversés et seront amplifiés par ces principes ; ils seront enrichis grâce au débat collectif, et grâce à l’apport des membres du conseil scientifique et des institutions auxquelles ils appartiennent et à qui nous sommes profondément reconnaissants de leur engagement auprès de l’association.


Jean-Christophe Deberre, ancien directeur général de la Mission laïque française, président de la Mission laïque Côte d’Ivoire.

Cette tribune vient en synthèse de la troisième réunion du conseil scientifique de la Mlf (27-10-2020)

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