Mission laïque française

« L’école c’est la véritable “banque” du Liban de demain »

Liban -banniere

L'école au Liban est dépositaire des valeurs de la liberté, de tolérance et de démocratie, estiment, dans une tribune au « Monde », Ange Ansour, directrice de Savanturiers - Ecole de la recherche et Jean-Christophe Deberre, directeur général de la Mission laïque française, qui appellent la communauté internationale à soutenir le secteur public.

L’éducation, pilier incontournable au Liban

Quelques heures après le drame qui secouait Beyrouth, le président Macron, venu témoigner de la solidarité de la France et de la communauté internationale avec le peuple libanais, hiérarchisait les priorités : d’abord l’urgence pour sécuriser les habitants et remettre en marche les services essentiels. Et puis très vite, avant les questions économiques et les réformes politiques : « nous serons d’abord aux côtés des Libanais pour éduquer… au nom de « la force de l’éducation et du savoir, qui apprennent à aimer la liberté et l’exigence qui va avec ». 

Les Libanais n’ont pas de peine à se reconnaître dans ce credo. Pourtant, le niveau de formation, à l’image du pays, offre un visage contrasté : positif avec un taux d’alphabétisation de 99% pour la tranche des 14-25 ans, plus fragile avec un taux net de fréquentation de 83% pour l’ensemble des tranches d’âge, montrant une forte déperdition entre les enseignements primaire et secondaire, et une érosion depuis le début de la décennie, sans doute imputable pour partie à la scolarisation des enfants des réfugiés syriens, accueillis à l’école publique (pourquoi ?)

Enfin, au regard de la dépense d’éducation rapportée au PIB, le Liban ne fait pas bonne figure, comme la répartition de la charge le montre : 30% pour l’école publique, 66% pour le privé –un des pourcentages les plus élevés dans le monde-, un peu moins de 4% pour les écoles de l’UNRWA (programme de l’Organisation des Nations unies pour l’aide aux réfugiés palestiniens).

Au fond, l’éducation au Liban est à l’image de l’ensemble de la vie publique, pour une grande part assumée par les citoyens eux-mêmes, lesquels ne plébiscitent l’école privée qu’en proportion de la faiblesse de l’école publique et des moyens qui y sont alloués. Du coup, le privé offre l’image d’une grande diversité à la fois sociale et religieuse, les diverses confessions s’y retrouvant souvent côte-à-côte. Et c’est lui qui, de génération en génération, a contribué à former les intellectuels, managers, artistes, journalistes, politiques… qui ont fait le Liban moderne.

Unique dans la région, ce pays sait ce qu’il doit à l’usage courant de trois langues à l’école, et à la complémentarité de plusieurs modèles scolaires : national, francophone et anglo-saxon. Mais le prix à payer, ce sont de profondes inégalités des chances et une vulnérabilité de l’école que les dernières années ont révélée, dès lors que l’Etat lui imposait unilatéralement des charges de toutes sortes qu’il ne pouvait plus assumer seul.

L’explosion du 4 août n’a pas fait la différence à Beyrouth, elle a mis à genoux tout un système scolaire déjà bien mal en point du fait de la triple crise économique, monétaire et sanitaire. L’élan de solidarité qui mobilise aujourd’hui la jeunesse s’accompagne d’une exigence de vérité et d’une liberté de ton qui ne sont pas sans lien avec le libéralisme que le pays a reçu en héritage, lui aussi unique dans la région.

A l’œuvre pour rebâtir l’avenir, cette jeunesse n’accepte pas que, dans un pays aussi sophistiqué, l’Etat protecteur soit en miettes, l’intérêt général une chimère, la démocratie, synonyme de volonté collective, à bout de souffle, la fragilité et l’insécurité partout. Alors oui, il faut vite reconstruire, une ville, des logements, des hôpitaux, des infrastructures collectives dignes de ce nom ; mais il faudra aussi et surtout prendre du temps pour l’école, qui, avant d’être un service aux individus, doit devenir le creuset d’une nation qui y projette son histoire, son avenir, et les valeurs qui la font unie, solidaire, souveraine et libre.

Au Proche-Orient, le Liban est le seul pays multiconfessionnel qui fasse référence à ces valeurs, et comme la France à la « laïcité », auquel il prête une force symbolique sans toutefois lui accorder de reconnaissance juridique. Chaque peuple a son histoire et ses références ; il reste qu’à la recherche de son unité perdue, le Liban aura besoin d’une école qui participe à cette vision du « commun » dont son peuple aujourd’hui déplore la perte.

La vraie richesse du Liban, c’est l’éducation. La reconstruction de l’école revêt le même caractère d’urgence que l’urgence (à reformuler) qui mobilise le peuple libanais , elle mérite que la communauté internationale en fasse une priorité. Aussi diverse et inégalitaire qu’elle soit, l’école libanaise a des atouts considérables : le plurilinguisme, l’ouverture, le métissage culturel, l’aspiration à la liberté qui tous font la différence dans la région et bien au-delà grâce à la grande diaspora libanaise. Elle est là la richesse de ce pays, elle est là, sa véritable banque pour demain.

Ange Ansour, co-fondatrice et directrice de Savanturiers-Ecole de la Recherche et Jean-Christophe Deberre, directeur général de la Mission laïque française. 

1er septembre 2020 - Le Monde - « L’école c’est la véritable “banque” du Liban de demain »
L’école au Liban est dépositaire des valeurs de la liberté, de tolérance et de démocratie, estiment, dans une tribune au « Monde », Ange Ansour, directrice de Savanturiers – Ecole de la recherche et Jean-Christophe Deberre, directeur général de la Mission laïque française, qui appellent la communauté internationale à soutenir le secteur public.

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