Mission laïque française

Edgar Morin pour la Mlf : le temps de la pandémie, une parenthèse ou une prise de conscience qui peut être salutaire ?

Edgard Morin - conférence - banniere

Ce 8 mai, Edgar Morin nous faisait l'honneur d'être notre invité de la semaine sur le Forum pédagogique. 620 membres du réseau mlfmonde ont participé via Zoom à cette conférence virtuelle dédiée à la crise sanitaire que nous vivons actuellement. Edgar Morin est directeur de recherches émérite au CNRS et docteur honoris causa de plus de 30 universités à travers le monde. Il est l’un des penseurs majeurs de notre temps. Son œuvre, abondante, connaît un rayonnement international. Retour sur cette conférence pleine d'humanisme qui nous aidera à construire ensemble un monde solidaire et de coopération.

Comment repenser le monde de demain ?

Vendredi 8 mai, sur le Forum pédagogique, Edgar Morin nous faisait l’honneur d’une conférence dédiée aux membres du réseau mlfmonde. Le temps d’une heure pleine d’enseignement et d’humanisme, il nous a livré ses réflexions sur la crise sanitaire qui secoue la planète depuis plus de deux mois. 

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Que faut-il espérer ? D’ailleurs, pouvons-nous encore espérer ? Le sociologue et philosophe estime que l’hyper dépendance causée par la mondialisation de notre époque et le manque de solidarité sont responsables de certains désastres que nous connaissons aujourd’hui.

Mais alors, comment repenser le monde de demain ? Une conférence exclusive à (re)voir d’urgence !

Revoir la conférence d’Edgar Morin

Edgar Morin : les points à retenir de sa conférence

Jean-Christohe Deberre : Toutes les sociétés sortent de deux mois de stupeur. Qu’en en aura-t-on appris ? Quel peut faire l’école pour que ça change ? 

MORIN Edgar – Date : 20120420 ©Basso Cannarsa/Opale/Leemage

Edgar Morin : Un grave problème affecte le monde. Un long processus qui est parti d’un virus extrêmement lointain. Un raz-de-marée a couvert le monde, avec des réactions dans des nations même mal équipées en hôpitaux, matériel, masques … La plupart de ces nations ont battu en retraite.

Le confinement serait la seule solution, mais il réduit l’activité à son minimum. Cette catastrophe sanitaire mène à une catastrophe économique, politique voire existentielle. Tout ce qui semblait séparé est en fait inséparable.

Interdépendance et finalité

La situation d’interdépendance que l’on vit a pu révéler que les liens n’existaient pas. Avant la pandémie, le capitalisme et la mondialisation, au lieu de provoquer des liens, ont conduit à des ruptures.

Il est urgent de mettre en question cette mondialisation. L’homme maître et possesseur de la nature, cette idée reflétait au contraire une menace à la nature.

Même dans une civilisation technique, des accidents se produisent. Les virus et les bactéries ont des astuces pour se renouveler. Ils se reproduisent sans cesse, et en plus, nous ne pouvons pas les détruire. 

L’idée du transhumanisme, l’homme pouvant se rendre capable de résoudre le problème de la mort, a émergé ces derniers temps.  Or, nous sommes mortels. Les puissances créées par les humains font oublier que nous sommes infirmes devant la douleur, la mort, le chagrin. Ça nous fait réfléchir sur la condition humaine (infirmités, grandeurs, petitesses). Nulle part on nous enseigne ce qu’est l’être humain. Le virus se redouble et se multiplie et nous ne parvenons pas à le détruire. Nous nous rappelons que nous sommes mortels. Notre puissance nous fait oublier que nous sommes infirmes devant l’épidémie du Covid 19. 

D’un côté, nous passons d’une vie de relations avec l’extérieur et d’un autre, brusquement, nous voici isolés, parfois dans des espaces exigus, avec de nombreuses personnes. Des familles se trouvent face à face, avec des conséquences positives ou fâcheuses. Cela nous pousse à réfléchir sur comment mieux se comprendre avec les autres (ses enfants, sa famille, …) ?

Mais alors, qu’est-ce qui est essentiel ?

Nous vivons avec le minimum, malgré un essentiel, nous n’avons plus la possibilité d’acheter du superflu et tout ce qui est relatif à une économie frivole. Nous avons actuellement une vie beaucoup plus restreinte sur le plan des mouvements. Nous n’avons pas l’occasion d’ajouter des choses…

Nous constatons que nous étions esclaves d’une chronométrie. On goûte une sorte de vacances, hors des vacances et cela nous amène à nous questionner sur l’envie de retrouver cette vie. Est-il nécessaire de changer une partie de son choix de vie ? Certains vivent dans des conditions convenables et se demandent s’il serait judicieux de revenir à l’ancienne vie. 

Edgar Morin - conférence covid 19 - Mission laïque française

Les cérémonies funèbres sont des choses nécessaires pour dire au revoir. On se rend compte aussi que nous avons des choses qui nous sont nécessaires. Cette mort est en quelque sorte escamotée dans la mesure où nous ne pouvons pas célébrer nos morts comme avant.

Nous nous sommes aussi rendu compte, au moins en France, qu’avec le ralentissement économique, les animaux devenaient moins sauvages, que la pollution urbaine était moindre, que la nature asphyxiée reprenait du souffle. Cela nous pousse à penser un avenir avec moins de déchets, moins de pollutions urbaines, de l’alimentation, … C’est seulement en se mettant à la fenêtre que l’on se rend compte que le ciel est beaucoup plus bleu qu’auparavant. 

Une nécessaire solidarité

Ces dernières décennies, nous avons progressivement assisté à une dégradation des solidarités, notamment dans la vie quotidienne. La pandémie et le confinement ont montré un réveil de cette solidarité, sous forme de nombreux exemples, surtout dans les quartiers pauvres. La solidarité dort dans chacun et elle attend l’occasion pour se réveiller.

Edgar Morin - conférence covid 19 - Mission laïque française

La situation est intéressante parce qu’une société harmonieuse ne peut pas vivre sans que chacun de ses membres ne ressente ce sentiment de solidarité et de responsabilité, de manière concrète entre les hommes. Grâce à ce virus, nous sommes amenés à penser à la solidarité humaine.

Un bouillonnement intellectuel

À côté de ces élans de solidarité et comme l’a souligné Edgar Morin, nous avons aussi constaté un bouillonnement inventif.

La situation a conduit des territoires isolés ou moins dynamiques économiquement à faire preuve d’inventivités utiles au monde entier. Ce bouillonnement inventif a été complété par un bouillonnement intellectuel : une fois qu’on a vu que cette pandémie a révélé des défaillances importantes dans les gestions de l’état, …

Face aux politiques néolibérales (donnant une priorité aux entreprises sur les états), des carences inouïes ont provoqué des malheurs mondiaux. C’est un vrai problème de fond : quels sont les remèdes à apporter à cette voie politique ? Voici un espace intellectuel à investir. 

Edgar Morin - conférence covid 19 - Mission laïque française

Cette crise a mis en lumière des illégalités sociales (les tragédies causées chez ceux qui souffrent d’inégalités). Ceux qui sont condamnés dans des bâtiments exigus. Tous ceux qui ne peuvent pas être confinés (sans logis), sur lesquels il y a parfois des brutalités policières, pendant que certains se réfugient dans des résidences secondaires.

La théorie des premiers de cordée, voyant les richesses ruisseler de haut en bas, montre ses limites. Ceux qui se montrent indispensables en ce moment sont les mécaniciens, les chauffeurs, les aides-soignants, les caissières … les porteurs de métiers monotones et mal-payés. Or, nous nous rendons compte que l’élite n’a pas été utile. Dans les grandes surfaces, ce n’est pas des patrons dont nous avons besoin, ce sont des caissiers. Il s’agit donc de revaloriser leur métier, leur profession, leur humanité !

L’éducation à la science

Edgar Morin - conférence covid 19 - Mission laïque française

Comme nous l’a rappelé Edgar Morin, le chef de l’état français s’est entouré d’un conseil scientifique pour le traitement du Covid19. Or, les gens se rendent compte que les éminents scientifiques ne sont pas d’accord entre eux. Cela montre que l’on n’a pas enseigné ce qu’est la science. Les théories scientifiques sont biodégradables, elles peuvent être réfutées. Elles sont vraies jusqu’à preuve du contraire. C’est ce que l’on désigne par l’évolution de la science. De plus, elle a besoin de controverse, au même titre qu’une démocratie a besoin de débats. Le problème du débat est lorsqu’il devient ad-hominem (contre des personnes, pas contre des idées). Sinon, il est nécessaire. 

Sans ce débat, des mandarins émergent, ce qui crée du dogmatisme. C’est un moment d’innovation!

On s’est rendu compte que ce n’est pas seulement des débats entre spécialistes. Nous avons vu des difficultés de coopération entre différents centres de recherche dans le monde.

On a peut-être oublié de livrer des prescriptions d’hygiène de vie et alimentaire, qui pourraient aider à la lutte contre les virus. 

Qu’est-ce qu’une crise ?

Une crise arrive dans un système donné qui change. Ces régulations, liées à l’homéostasie, ne fonctionnent plus bien, il y a des déviances qui apparaissent. Une crise se manifeste par l’apparition de ces déviances. Si une déviance trop forte se développe, elle devient hyperpuissante et peut changer un régime. Il y a une dérégulation (chaos). Il y a aussi des forces d’imagination pour envisager des solutions (bouillonnement intellectuel). Mais en même temps, la crise va impliquer des tendances régressives (on va chercher dans le passé ou des boucs-émissaires). Est-ce que de cette crise vont sortir plus puissantes les forces de création, d’imagination, ou les forces de retour (réaction) en arrière ? « Je n’ai pas la réponse. »

Que va-t-il advenir de cette crise ? Quelles forces vont rester ou surgir ? 

Un festival d’incertitudes

Nous sommes confrontés à un festival d’incertitudes : d’où provient ce virus ? Quels sont ses méfaits ? comment mue-t’il ? Qui touche-t-il ? Combien de temps va-t-il durer ? Y aura-t-il une seconde vague ? Les stratégies de confinement sont-elles pertinentes ? Sur le plan des remèdes, la chloroquine est proposée par une équipe de médecins de Marseille, mais contestée par d’autres.  L’incertitude s’accroît : quels seront les médicaments utiles ? On ne sait pas ce que demain sera fait, on ne sait pas si le confinement a été efficace, on ignore le devenir politique … Nous devons reconnaître que l’incertitude doit accompagner chaque vie. 

Plus on en apprend, plus notre ignorance augmente. Nous devons reconnaître que l’incertitude accompagnera nos vies. De la même manière que nous savons que nous allons mourir, nous ignorons quand et comment. La vie est une aventure dans l’incertitude. 

Une écologie de l’action

L’action, une fois qu’elle est lancée, échappe à l’intention de celui qui l’a créée puisqu’elle rentre dans un monde d’influences qui vont la modifier et parfois échapper à son initiateur. 

Pour lutter contre l’incertitude, on peut accepter de vivre dans l’incertitude. 

Cette affaire du virus nous a montré que nous étions en phase de contradiction : nécessité de gérer l’urgence, et nécessité de la prudence (c’est contradictoire). Au bout de trois mois de l’épidémie, on n’a aucune certitude.

Le mode de connaissance et le mode de pensée qu’on nous a inculqués ne sont pas aptes à saisir le réel.

Edgar Morin : « la complexité de cette crise sanitaire, entre solidarité et responsabilité« 

La complexité consiste à intégrer l’incertitude dans la connaissance plutôt que de l’exorciser. Il faut changer notre façon de penser tout en sachant distinguer les phénomènes.

Edgar Morin - conférence covid 19 - Mission laïque française

Cette crise met en lumière deux problèmes fondamentaux :

  • la tragédie des hôpitaux : un manque de moyens par une politique de restrictions budgétaires volontaires, alors que ce sont les personnels hospitaliers qui répondent le mieux aux difficultés de cette crise. 
  • La bureaucratisation de l’état : des incohérences, des ordres et des contre-ordres, des directives incompréhensibles. C’est une pathologie de l’administration qui crée des parasitismes du fonctionnement de l’état.

Nous avons découvert la dépendance de chaque nation aux produits sanitaires et pharmaceutiques. 

Cette dépendance sanitaire pose le problème aujourd’hui de l’autonomie sanitaire et de l’autonomie vivrière. « Je suis partisan d’une mondialisation de coopération, tempérée par une démondialisation partielle pour sauver les autonomies. »

Le développement, tel qu’il est conçu, n’est pas la seule réponse. Il semble nécessaire d’associer l’enveloppement au développement. Les êtres humains ne peuvent épanouir leur personnalité qu’au sein d’une communauté épanouie. L’autonomie personnelle (la liberté) et la communauté vont de pair. Solidarité et responsabilité. L’unité d’une nation se maintient par la solidarité et la responsabilité de ses membres. 

Tout ceci devrait nous inciter à une repensée de la politique : des politiques nationales, des politiques de civilisation, une politique de l’humanité (nous sommes tous liés les uns aux autres dans une aventure incertaine), une conscience de la Terre (ce n’est pas seulement cette conjonction de la vie, nous sommes des enfants de la Terre, de la vie).

Tout ceci devrait être animé par un humanisme régénéré : penser que l’humanité est à la fois une et diverse. Nous avons partout la musique, les langages, les cultures, mais à chaque fois de manières différentes. 

Nous sommes tous les mêmes d’un point de vue biologique et affectif, de la même manière, nous sommes tous différents d’un point de vue biologique et affectif.


Nous sommes dans une aventure incertaine, mais cela n’est pas nouveau, c’est même existant depuis le début de l’humanité, sous forme de luttes permanentes. Concorde et discorde sont mères de toutes choses (Héraclite). La crise suscite des centaines de fleurs d’idées et d’initiatives. Qui fera le bouquet ? On n’a pas de réponse à cette question. On cherche les faiseurs de bouquets. Il y aura des volontaires. 

Faut-il abandonner le sentiment de puissance ? Les progrès sont vains s’ils ne sont pas accompagnés d’une réforme morale, affective, dans les relations aux autres, à nous-mêmes. Nous avons besoin de devenir meilleurs dans les relations à autrui, ne serait-ce en cherchant à mieux comprendre les autres. Nous devons tendre vers un progrès des relations humaines. Sinon, les conquêtes techniques seront des barbaries. Il faudrait lutter contre tout ce qui nous oppose : le racisme, les particularismes … S’hypnotiser sur les progrès techniques est une impasse.


Compte rendu collaboratif des participants du réseau mlfmonde et soumis par Sylvain Connac


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