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Les lycéens d’Aberdeen à la rencontre du réalisateur Yannik Ruault

Rencontre avec le réalisateur Yannik Ruault (Total French School Aberdeen, novembre 2017)

Le 29 novembre dernier, les élèves de seconde de l'école d'entreprise Total se sont rendus au cinéma d’Aberdeen (Ecosse) avec leur professeur de français Murielle Mahjoub, pour rencontrer le réalisateur Yannik Ruault. Son film "Abrahadabra" sortait sur les écrans du cinéma de la ville le soir même, dans le cadre du festival du film français. Cette rencontre, poursuivie par un échange de mail, a été l'occasion d'une véritable initiation au métier de réalisateur.

Rencontre avec le réalisateur Yannik Ruault (Total French School Aberdeen, novembre 2017)Abrahadabra, premier long-métrage du jeune scénariste-réalisateur Yannik Ruault, raconte l’histoire de Jane, 14 ans, qui vit entourée de l’amour de son père Ludovic, et de son grand-père, dans un ranch du sud-ouest de la France. La disparition soudaine de son père va la plonger dans un rêve éveillé. Ce film, présenté au festival du film français d’Aberdeen, est le fruit d’une production indépendante.

Ce sont toutes les étapes de création, de l’écriture au montage en passant par la phase de production, que Yannik Ruault a décortiquées aux lycéens : il lui aura fallu quatre ans pour en écrire le scénario, avec déjà en tête, le montage final, deux semaines de tournage et trois mois pour le visionnage des rushs et leur montage. Un temps de tournage réduit notamment en raison des contraintes liées au mode de production de ce film indépendant disposant d’un budget restreint.

Rencontre avec le réalisateur Yannik Ruault (Total French School Aberdeen, novembre 2017) Au delà des explications distillées par le créateur du film, les élèves de seconde ont pu appréhender dans le concret le travail nécessaire à la réalisation d’un long-métrage. En leur dévoilant les trucs et astuces qu’il utilise sur sa station de montage (Adobe Premiere), Yannik Ruault leur a démontré l’importance revêtue par le son et son rythme, ainsi que par les alternances de points de vue pour soutenir la narration.

La richesse de cet entretien, organisé juste avant la projection du long-métrage, a permis aux jeunes de mieux rentrer dans un film émaillé de symboles, difficile à appréhender sans clés de lecture, qui se déroule autour des thèmes de la perte du père conjuguée à l’ absence de la mère, du déni face à la souffrance, de la recherche dans l’illusion pour dépasser cette rupture avec le monde de l’enfance, qui vont conduire l’héroïne à travers un cheminement initiatique dans lequel la nature joue un personnage à part entière.

Après la séance, les élèves ont pu poursuivre les échanges avec le réalisateur qui s’est prêté avec gentillesse au jeu des questions-réponses sous le mode d’un échange de mail, dont une partie est reproduite ci-dessous.


5 Questions au réalisateur Yannik Ruault

Voici une sélection de cinq questions, parmi beaucoup d’autres, posées par les élèves de seconde de l’école d’entreprise Total d’Aberdeen au réalisateur du film Abrahadabra.

Il faut fournir un travail de lecture pour comprendre le film, la symbolique est très présente et riche, et la chronologie pas toujours évidente. Pouvez- vous nous en dire un peu plus sur ce sujet ?

Oui, c’est un film qui n’est pas forcément facile à déchiffrer en première lecture et peut-être ne faut-il pas se satisfaire d’une première impression à son sujet. Le temps du film est en effet double. Il y a le temps de l’histoire de Jane et celui d’une messe de Pâque (symbole de renaissance) qui se déroule dans l’église de la scène finale. Ces deux temps s’entremêlent jusqu’à se rejoindre à la fin du film. Cela permet de donner au film un côté “hors temps” pour nous plonger dans le monde éternel du spirituel. Le film est rythmé comme une messe. Il y a des étapes, des moments d’actions (parfois solennels) entrelacés avec des moments de contemplation, de recueillement.

Nous avons été surpris par l’absence de souffrance et de larmes. Pourquoi cette absence ?

Lorsque l’on va voir un film dans lequel une jeune fille perd son père dans un attentat, on s’attend à la voir pleurer, exprimer sa souffrance, surtout que les larmes, la souffrance, la violence, sont très répandues dans le cinéma d’aujourd’hui. Mais en effet il n’en est rien. J’ai choisi un autre angle d’approche. J’ai pris celui d’un songe éveillé, celui de Jane. Ce film nous montre les quelques jours qui précédent la mort du père et les quelques jours qui la suivent. Durant les quelques jours qui suivent la mort de son père, Jane refuse cette mort. Il y a bien sûr des tensions avec son grand-père (dans l’escalier, chez le photographe). Il y a la Jane qui rêve et la Jane qui vit, qui s’isole du monde réel. Ce film nous montre la Jane qui rêve. En opposition à Jane, il y a son grand-père qui lui, est dans le réel, le matériel. Il souffre, il pleure… Pour Jane, son père est encore là, avec elle. Elle lui parle (avec la tablette), elle partage avec lui la vie dans le ranch (en filmant avec sa tablette). Jane n’accepte pas la mort de son père ; elle fait ce que l’on appelle “un déni”. Le film se termine au moment où Jane pourra (enfin) commencer à pleurer.

Le seul trucage du film concernait-il l’apparition des nymphes avec le jeu de lumière ?

Ce jeu de lumière n’est pas un trucage mais un effet spécial. Il a été réalisé en post-production. Il s’agit d’une modification des lumières et des couleurs à partir d’une prise de vue directe. L’unique trucage du film se situe lorsque Jane sort de la maison pour aller filmer dans le champ. Elle ouvre manuellement le portail en fer et s’avance dans le champ pendant que le portail se referme lentement jusqu’à se fermer complètement. Il ne s’agit pas d’un portail automatique, aussi pour obtenir cet effet nous avons utilisé un trucage. Nous avons accroché le portail à un fil de pêche que tient un technicien caché derrière un sapin. Une fois que Jane eut passé le portail, le technicien tira lentement et régulièrement sur le fil de pêche (invisible à la caméra) ce qui permît de refermer le portail dans un mouvement régulier. Pour faciliter la prise en main du fil de pêche par le technicien, le fil était lui-même attaché à une ficelle plus grosse et plus facile à tirer (ficelle hors du champ de la caméra). Petite remarque sur cette scène : il était important que le portail se referme entièrement car ainsi Jane n’est visible qu’à travers les barreaux en fer du portail, comme à travers la grille d’une prison, comme “enfermée dehors”. Ce jardin est aussi un enfermement pour Jane, celui de son imaginaire, du monde des rêves dans lequel Jane se réfugie et s’isole.

Jane a-t-elle créé ce personnage imaginaire (Cecchino) qui n’a pas connu ses parents pour se réfugier dans l’illusion et pourquoi l’avoir choisi si âgé ?

En effet, Cecchino permet à Jane de vivre son rêve. Comme elle, il n’a plus de parent. Cecchino est en quelque sorte la forme que prend l’inconscient de Jane. Il la prépare à accepter la mort de son père. La mère de Jane est morte, comme la mère de Cecchino. Ils sont tous les deux d’une famille d’origine italienne. Cecchino porte un t-shirt avec la figure de Batman, personnage de cinéma que connait (forcement) Jane, personnage lui aussi orphelin. Cecchino est en effet plus âgé que Jane de quelques années. J’ai fait ce choix car je me suis dit que Jane aurait bien besoin d’un grand frère à ce moment de sa vie. Petite remarque complémentaire sur Cecchino : son prénom est celui d’un jeune homme (Cecchino Bracci) dont la beauté a inspiré l’œuvre de Michel-Ange. Jane sans doute n’ignore pas cela. La mère de Michel-Ange est morte lorsqu’il avait 6 ans, comme la mère du Cecchino du film ; et donc aussi celle de Jane.

A la fin Jane se trouve dans un lieu clôt avec son compagnon imaginaire, et la magie de la pierre n’opère pas, cela signifie-t-il que rien n’existe en dehors de la nature? Seule la nature annonce et répare en redonnant vie ?

Il m’est paru nécessaire de terminer le film sur cette idée que la magie n’opère plus, car c’est une façon de dire que Jane à présent a rejoint le monde du réel. Si ce film nous parle de spirituel, il ne nous parle pas de religion, mais plutôt de la relation spirituelle que l’on peut vivre avec la nature et qui peut en effet nous aider, nous réparer, nous redonner vie, dans nos grandes peines. Je pense que la religion doit toujours garder un lien fort avec la nature. Si, avec l’écologie, nous nous préoccupons de protéger la nature pour le bien de notre corps, notre bien-être matériel (avoir une meilleure santé, mieux respirer, mieux manger, réguler le climat pour qu’il ne soit pas hostile…), ce film nous dit que nous devrions considérer que protéger la nature c’est aussi protéger le bien-être de notre âme, si nous en avons une ?


Source : Murielle Mahjoub, professeur de français à l’école d’entreprise Total d’Aberdeen