Mission laïque française

La langue française dans le monde

langue française dans le monde

Roger Pilhion, ancien directeur adjoint du Centre international d’études pédagogiques et ancien sous-directeur de la politique linguistique et éducative au ministère des Affaires étrangères, secrétaire général de la Mission laïque française fait un état des lieux du positionnement de la langue française dans le monde.

La francophonie, un espace linguistique contrasté dont l’Afrique devient le centre de gravité

L’espace francophone est constitué de trois cercles :

  • Un premier cercle comprend les francophones de langue maternelle qui ont longtemps vécu dans un espace relativement restreint, la France, la Belgique wallonne et Bruxelles, la Suisse romande, le Québec. Dans cet espace, la majorité des francophones sont monolingues.
  • Un deuxième cercle est constitué de populations de pays et régions partiellement francophones, tous bilingues ou multilingues, en Afrique subsaharienne et dans l’océan Indien, en Afrique du Nord, au Proche-Orient, en Haïti, au Vanuatu, dans les départements et territoires français d’outre-mer…, qui utilisent le français comme langue d’usage ou langue seconde et le maîtrisent à des niveaux de langue assez divers.
  • Un troisième cercle est constitué de francophones occasionnels, qui maîtrisent la langue à des degrés divers et l’utilisent de façon ponctuelle, en plus de leur(s) langue(s) maternelle(s) ou véhiculaire(s), partout dans le monde. Entrent dans ce dernier ensemble les personnes qui ont appris le français dans des contextes non francophones, soit comme langue d’enseignement, soit comme langue étrangère.

L’espace linguistique francophone constitué par ces trois cercles représentait, en 2018, selon l’Observatoire de la langue française, environ 300 millions de personnes.[1]

Cette estimation doit être considérée avec prudence. Il est, en effet, très difficile de connaître avec précision le nombre de locuteurs des langues les plus parlées dans le monde. Le tableau ci-dessous, emprunté au site Ethnologue,[2] permet de situer la langue française, parmi les 10 langues les plus parlées.

Situation de la langue française dans le monde
Le tableau ci-dessous, emprunté au site Ethnologue, permet de situer la langue française, parmi les 10 langues les plus parlées.
Notes de l'auteur

  1. Les données chiffrées sont empruntées, pour l’essentiel, à l’édition 2019 du livre de l’Observatoire de la langue française de l’Organisation internationale de la Francophonie « La langue française dans le monde » paru chez Gallimard ainsi qu’à l’ouvrage de Roger Pilhion et de Marie-Laure Poletti publié en 2017 « … et le monde parlera français ».
  2. Organisation internationale de la Francophonie, La langue française dans le monde, Gallimard, édition 2019
  3. Classement des principales langues selon leur nombre de locuteurs (Source : site Ethnologue, 22e édition, 2018)
langue française dans le monde

Avec 279,8 ou 300 millions de locuteurs, selon ces deux estimations, la langue française se situe au 6e rang derrière le mandarin, l’anglais, l’hindi, l’espagnol et l’arabe.

Au risque de surprendre, soulignons qu’il n’y a jamais eu autant de gens qui parlent français dans le monde qu’aujourd’hui et que ce chiffre est en constante et forte progression. C’est ainsi que l’OIF estimait le nombre de francophones à 175 millions en 2005[1], à 228 millions en 2010[2] et à  273,8 millions en 2014[3].

Autre constat important : un des points forts du français comme langue de communication internationale est sa dispersion géographique. Le français est, en effet, avec l’anglais, la seule langue parlée comme langue maternelle ou seconde sur les cinq continents.

Près de 60 % des locuteurs quotidiens de français vivent en Afrique et au Proche Orient. (44 % en Afrique subsaharienne et dans l’océan Indien et 15% en Afrique du Nord et au Proche-Orient). 33 % vivent en Europe, dont environ 28 % en France. 7 % vivent en Amérique et ils ne sont que 0,3 % en Asie et Océanie.

Arrêtons de penser que la France est au cœur de la francophonie puisqu’à peine plus du quart des francophones sont Français. Comme l’a justement fait observer le président Macron lors de son discours à l’Institut de France le 20 mars 2018 où il a présenté un plan pour la langue française dans le monde et le plurilinguisme : « Nous passons de l’idée ancienne d’une francophonie qui serait la marge de la France à cette conviction que la francophonie est une sphère dont la France avec sa responsabilité propre et son rôle historique n’est qu’une partie agissante, volontaire mais consciente de ne pas porter seule le destin du français. »

La langue française aujourd’hui est une langue mondiale dont le centre de gravité se situe en Afrique. Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, est devenue la première ville francophone du monde.

Autre constat : les francophones sont très majoritairement bilingues ou multilingues. On parle arabe dialectal ou berbère et français au Maroc et en Algérie ; wolof, français et, le cas échéant une ou plusieurs autres langues africaines au Sénégal ; créole et français en Haïti ; arabe, anglais et français au Liban ; luxembourgeois, français et allemand au Luxembourg…

Mais, selon les pays, le taux de francophones varie considérablement. S’il est estimé à 97 % en France où la population est très majoritairement monolingue, il va, selon les statistiques de l’OIF,  de 6% au Rwanda à 73 % à la République de Maurice et se situe, en moyenne en Afrique, en-dessous de 50 % de la population.

Et, à cet égard, nous avons bien souvent des représentations faussées. On cite souvent le Sénégal comme un des pôles de la francophonie, mais seulement 26 % des Sénégalais sont francophones. On fait aussi souvent référence à la Côte d’Ivoire qui ne compte que 33 % de francophones, comme l’Algérie. Les pays les plus francophones d’Afrique et de l’océan Indien sont, outre Maurice, le Gabon (66 %), le Congo (59 %), les Seychelles (53 %), la République démocratique du Congo (51 %) et Djibouti (50 %).


Notes de l'auteur
4. Organisation internationale de la Francophonie, La francophonie dans le monde 2004-2005, Larousse

5. Organisation internationale de la Francophonie, La langue française dans le monde 2010, Nathan

6. Organisation internationale de la Francophonie, La langue française dans le monde 2014, Nathan

Un autre point fort du français est sa reconnaissance officielle, comme le fait apparaître le tableau ci-dessous :

Point fort de la langue française

Le français est ainsi langue officielle ou co-officielle dans 29 pays

Il est seule langue officielle dans 13 pays, tous membres de l’Organisation internationale de la Francophonie :

  • en Europe : France et Monaco 
  • en Afrique : Bénin, Burkina Faso, République démocratique du Congo (RDC), Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Mali, Niger, Sénégal et Togo

Il est une des langues officielles de 16 autres pays, également tous membres de l’OIF :

  • en Europe : Belgique, Luxembourg et Suisse 
  • en Afrique : Burundi, Cameroun, Comores, Djibouti, Guinée équatoriale, Madagascar, République centrafricaine, Rwanda, Seychelles et Tchad 
  • en Amérique : Canada et Haïti 
  • en Océanie : Vanuatu

Le français est aussi une langue présente, sans statut officiel, dans 7 autres pays, où il est parlé par plus de 20% de la population

  • au Maghreb : Algérie, Maroc, Tunisie
  • en Afrique : Mauritanie
  • au Moyen-Orient : Liban
  • dans l’océan Indien : Maurice
  • en Europe : Andorre.

Parmi ces derniers pays, un seul, l’Algérie, n’est pas membre de l’OIF.

L’espace linguistique francophone comprend donc 36 pays.

Notons que le français est également présent, dans les départements et territoires français d’outre-mer, en Amérique du Nord (Saint-Pierre-et-Miquelon) et du Sud (Guyane française) ; dans les Caraïbes (Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, Saint-Barthélemy) ; dans l’océan Indien (La Réunion, Mayotte) ; en Océanie (Nouvelle Calédonie, Polynésie française, Wallis et Futuna) et dans les Terres australes et antarctiques françaises.

Il est également parlé par des minorités dans un certain nombre d’autres pays :

  • en Israël (autour de 500 000 personnes représentant environ 6 % de la population) ;
  • aux États-Unis (2,1 millions de personnes représentant 0,7 % de la population, dont près de 200 000 en Louisiane) ;
  • en Italie (province autonome du Val d’Aoste) ;
  • en Inde, à Pondichéry (le français est une des 5 langues officielles du territoire) ;
  • à Jersey et Guernesey, dépendances de la Couronne britannique, le français étant langue co-officielle à Jersey.

Cette reconnaissance internationale de la langue française s’applique également à la plupart des organisations internationales.

ONU
Logo de l’Organisation des Nations Unis

Le français est ainsi langue officielle et de travail à l’Organisation des Nations Unies (ONU) et dans ses agences comme l’UNESCO, l’OMS, la FAO, l’OIT, le PNUD, l’UNICEF… ; à l’Union africaine ; l’Organisation des Etats américains ; l’Association des Etats de la Caraïbe ; l’Organisation de la Conférence islamique ; le Conseil de l’Europe ; l’OCDE ; l’OTAN ; la Cour internationale de Justice et dans le mouvement sportif international, au Comité international olympique ou encore à la FIFA.

L’Union européenne, pour sa part, compte 24 langues officielles, le français étant l’une d’entre elles. Le français est une des trois langues de travail de l’Union européenne, avec l’anglais et l’allemand. Il est la langue du délibéré de la Cour de Justice des Communautés européennes et la première langue de droit de l’Union.

En outre, la francophonie représente un espace économique que trop de Français, y compris des chefs d’entreprise, ont tendance à sous-estimer.

Selon l’Observatoire de la Francophonie, le français est la troisième langue des affaires dans le monde et la deuxième en Europe. L’espace francophone, représenté dans cette étude par une trentaine de pays, représentait en 2016, 540 millions d’habitants, soit 7,3 % de la population mondiale, contre 6,4 % en 2000.

Mesuré en termes de PIB, le poids de l’espace francophone dans le monde est sensiblement supérieur à son poids démographique. Les pays concernés produisaient 8,7 % de la richesse mondiale (90 % produits par les pays du nord ; 6 % par les pays du Maghreb et 4 % par les pays d’Afrique subsaharienne).

En moyenne sur la période 1995-2015, les échanges de biens entre deux pays appartenant à cet espace sont supérieurs de 17,8% aux échanges entre deux pays ayant des caractéristiques similaires mais n’appartenant pas à cet espace.

Pour les 36 pays entièrement ou partiellement francophones, le français peut constituer, à des niveaux divers, un facteur de croissance pour les entreprises. Au niveau macro-économique, le rapport de Jacques Attali au président de la République française, La Francophonie et la Francophilie, moteurs de croissance durable, d’août 2014, faisait apparaître des corrélations entre la proportion de francophones dans un pays et la part de marché des entreprises françaises dans ces pays, ainsi qu’un gain de PIB par habitant de 6 % dans les pays francophones dû au partage d’une même langue. Ce facteur linguistique est particulièrement porteur dans certains secteurs tels que la musique, le cinéma et le tourisme.

Ce rapport faisait fort opportunément apparaître que la mondialisation n’est pas synonyme d’uniformisation linguistique et que les espaces francophones, hispanophones, lusophones, arabophones… participent également au développement des échanges économiques.

Il mettait en évidence que l’anglais n’est pas la seule langue des affaires. C’est ce qu’ont, d’ailleurs, bien compris des pays comme la Chine qui fait du français un de ses vecteurs de pénétration sur le continent africain. De même que la maîtrise de l’anglais constitue un atout pour s’implanter et vendre aux États Unis, en Australie, en Inde ou en Afrique du Sud et celle du portugais au Brésil ou en Angola, la langue française sert à pénétrer le marché des pays dont le français est une des langues véhiculaires. La progression de l’enseignement du français en Chine s’explique essentiellement par la volonté de disposer de cadres chinois à même de partir à la conquête de ces marchés. Dans toute une partie du monde qui connaît aujourd’hui une croissance économique, le français est donc bien perçu, sur le plan économique, comme un atout.

mapp langue française

Au-delà de ces divers constats, il est intéressant de consulter en ligne le Baromètre des langues dans le monde réalisé par le sociolinguistique Louis-Jean Calvet, qui présente un classement des 634 langues de plus de 500 000 locuteurs selon le site Ethnologue.

Outre le nombre de locuteurs, celui-ci prend en compte 11 autres critères :

  • l’entropie (capacité d’une langue à être présente en dehors de son espace originel) ;
  • la véhicularité (la fonction de langue véhiculaire dans une zone donnée) ;
  • le statut de la langue (ce paramètre rend compte du degré de reconnaissance des langues par les instances politiques des pays dans lesquels elles sont parlées) ;
  • le nombre de traductions à partir de la langue ;
  • le nombre de traductions vers la langue ;
  • les prix littéraires internationaux ;
  • le nombre d’articles publiés dans Wikipédia ;
  • l’indice de développement humain (cet indice, tel que défini par le PNUD, prend en compte le produit national brut par individu, l’espérance de vie à la naissance et le niveau d’éducation) ;
  • l’indice de fécondité ;
  • la pénétration sur internet ;
  • l’importance de la langue par son enseignement au niveau universitaire.  

Dans ce baromètre, le mandarin, langue la plus parlée dans le monde, n’arrive qu’au 11e rang des langues les plus importantes, alors que le français se situe au 2e rang derrière l’anglais et devant l’espagnol, l’allemand et le russe.

Baromètre Calvet des langues parlées par plus de 500 000 locuteurs. Version 2017[1]

Baromètre Calvet des langues parlée
Baromètre Calvet

OIF
[1] Organisation internationale de la Francophonie, La francophonie dans le monde 2004-2005, Larousse

La Francophonie, un espace géopolitique qui touche plus d’un pays sur trois

frazncophonie

D’un point de vue géopolitique, la langue française dispose d’un outil d’influence original et unique, l’Organisation internationale de la Francophonie.

L’OIF, seule organisation multilatérale conçue sur la base d’un lien avec une langue, et dont le siège est à Paris, n’est pas le fait d’hommes politiques français. Elle a été suscitée, à l’origine, par des personnalités comme Léopold Sedar Senghor (Sénégal), Habib Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger) et Norodom Sihanouk (Cambodge).

Elle trouve son fondement juridique dans le traité de Niamey de mars 1970 qui a créé l’Agence de coopération culturelle et technique qui comptait au départ 21 membres. Elle célébrera donc en mars 2020 le 50e anniversaire de sa création.

Au fil du temps, cette agence a été transformée en organisation internationale. On est passé d’une logique de coopération à une approche plus politique.

Dirigée depuis janvier 2019, par Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des affaires étrangères du Rwanda, l’OIF compte 88 États et gouvernements (54 membres de plein droit, 7 membres associés et 27 observateurs) dont 82 pays indépendants, puisque la Belgique, le Canada et la France y sont représentés également par des provinces ou territoires autonomes et que la Louisiane a été admise comme membre observateur. Un Sommet des chefs d’Etat et de Gouvernement se réunit tous les deux ans. Le prochain est prévu en Tunisie à l’automne 2020.

La Francophonie regroupe donc bien au-delà des 36 pays constituant l’espace linguistique  francophone et seuls l’Algérie et Israël, parmi les pays comptant une présence francophone significative, n’en font pas partie. Les pays non francophones y sont même majoritaires !

L’adhésion de pays non francophones s’explique par des considérations multiples :

  • liens historiques avec la France : Viêtnam ; Cambodge ; Laos…
  • environnement régional francophone : Ghana ; Mozambique ; Guinée équatoriale…
  • attachement aux valeurs universelles issues des Lumières, incarnées historiquement par la France, et que la Francophonie a reprises à son compte : Roumanie ; Bulgarie et autres pays d’Europe centrale et orientale anciennement communistes…
  • recherche de contre-pouvoirs dans la mondialisation : Mexique 
  • recherche de marchés : Corée du Sud ; Emirats arabes unis ; Qatar
  • considérations géopolitiques… C’est ainsi que le Brexit pourrait être un des facteurs ayant conduit à l’adhésion de l’Irlande en 2018.

L’OIF couvre un éventail d’activités très large qui en fait une petite ONU. Elle intervient dans les questions internationales touchant à la paix, la démocratie, les droits de l’homme, le développement durable, l’économie, la culture, l’éducation, sans oublier la langue française et même les langues régionales, d’Afrique notamment. Elle s’affirme, en effet, comme un lieu de respect et de promotion de la diversité culturelle et linguistique.

Force est de constater que l’OIF couvre un champ très large, sans doute trop par rapport à ses moyens. (Budget pour 2019 : 71,45 M €).

L’OIF intervient paradoxalement fort peu en soutien à l’enseignement de la langue. L’adhésion d’un pays à l’Organisation n’est pas liée systématiquement à des mesures en faveur du français. Il existe bien des « pactes linguistiques » qui ont été mis en œuvre par certains pays, avec une certaine efficacité. C’est par exemple le cas du Liban ou de l’Arménie. Mais cela reste relativement exceptionnel et ne constitue nullement une obligation.

Une réforme de l’institution est attendue, à  l’occasion de son cinquantenaire, et on verra si ses objectifs sont recentrés.

La Francophonie institutionnelle compte aussi quatre opérateurs directs,

  • L’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) qui fédère 990 établissements membres dans 118 pays, (Budget pour 2019 : 37  M€).
  • TV5 Monde diffusée dans 198 pays et territoires et reçue dans plus de 370 millions de foyers et 120 millions de mobiles, qui touche 60 millions de téléspectateurs en audience cumulée hebdomadaire (Budget annuel : 112, 5 M€).
  • L’Association internationale des maires francophones (AIMF) associant plus de 307 membres dans 52 pays représentant plus de 130 millions d’habitants.
  • L’Université Senghor à Alexandrie (Egypte) qui intervient dans la formation de cadres, essentiellement africains.

L’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) est également un acteur de la Francophonie institutionnelle. Elle regroupe des élus de 88 parlements ou organisations parlementaires (55 sections membres[1], 15 sections associées et 18 observateurs).


Note de l'auteur
[1] Actuellement l’APF ne compte que 54 membres, le 55e, la République arabe syrienne, étant suspendu.

 Un espace mondial d’apprentissage du et en français

enseignement langue française

La langue française est la 2e langue vivante la plus enseignée, comme langue étrangère, langue seconde ou langue d’enseignement. Elle est présente dans la quasi-totalité des systèmes éducatifs dans le monde, loin derrière l’anglais, mais loin aussi devant toutes les autres langues.

Selon l’Observatoire de la langue française de l’OIF, 132 millions d’élèves et d’étudiants suivent un enseignement en langue française ou l’apprennent comme langue étrangère.

Le français langue étrangère (FLE)

51 millions d’élèves et d’étudiants suivent des cours de FLE. Cette estimation est à mettre en relation avec celles concernant les autres langues vivantes étrangères enseignées dans les systèmes éducatifs : 16,7 millions (chiffres 2014) pour l’allemand et 14 millions (chiffres 2014) pour l’espagnol, les autres langues, le mandarin, le russe, le portugais, l’italien se situant loin derrière… et l’anglais occupant une position dominante difficile à estimer mais qui s’élève à plusieurs centaines de millions d’élèves et d’étudiants.

Cette estimation prend en compte les effectifs d’inscrits dans les alliances françaises et les instituts français qui représentent 2 % de l’ensemble.

Sur ces 51 millions d’élèves et d’étudiants (chiffres 2018)

  • 45 % sont en Afrique du Nord et au Moyen Orient 
  • 23 % en Afrique subsaharienne et dans l’océan Indien 
  • 21% en Europe
  • 8 % sur le continent américain    
  • 3 % en Asie-Océanie

Entre 2014, date de la dernière enquête de l’Observatoire de la langue française, et 2018, les effectifs ont progressé de + 8 % (Entre 2010 et 2014, la progression était de + 6,2 %), mais ce chiffre masque des disparités importantes puisque l’Afrique subsaharienne et l’océan Indien connaissent une progression de + 126 % et l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient de + 33 %, tandis que les autres régions enregistrent un recul plus ou moins important allant de -2% en Europe à -12 % aux Amériques (entre 2010 et 2014, l’enseignement du FLE avait connu une progression légèrement supérieure à + 2 %) et même à – 34 % en Asie-Océanie (qui avait connu une progression de + 43,5 % entre 2010 à 2014).

L’enseignement du FLE subit, comme toutes les autres langues, la domination quasi universelle de l’anglais langue étrangère dans les pays non anglophones.

Beaucoup de pays n’ont, par ailleurs, pas les moyens de financer un enseignement généralisé d’une deuxième  langue vivante étrangère (LV2) et donc le français y est enseigné au mieux dans quelques rares établissements spécialisés dans les langues étrangères ou dans des écoles privées.

Et lorsque les programmes prévoient l’enseignement d’une LV2, la concurrence d’autres langues, plurilinguisme oblige, ne favorise pas toujours le français. C’est ainsi que l’allemand domine dans de nombreux pays d’Europe centrale et orientale ; le russe devance l’allemand et le français dans les pays baltes et en Bulgarie ; l’espagnol domine au Brésil et le portugais se développe dans les pays hispanophones du Mercosur, tandis que le chinois progresse dans certains pays d’Asie, comme par exemple en Thaïlande.

Au-delà des deux zones géographiques où le FLE connaît une progression et où son enseignement est bien implanté (notamment dans des pays comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, le Nigeria, le Ghana, le Mozambique…), le français dispose de positions assez solides dans les systèmes éducatifs des pays voisins de la France, la Belgique flamande, l’Allemagne, la Suisse alémanique, l’Italie, l’Irlande, le Royaume Uni (dans ces deux pays anglophones, comme première langue vivante étrangère), le Portugal, l’Autriche.., même s’il connaît une concurrence accrue d’autres langues comme l’espagnol, l’allemand ou l’italien selon les pays ; c’est moins vrai en Espagne où il est souvent proposé comme matière optionnelle. En Europe du nord et en Europe centrale et orientale, à l’exception notable de la Roumanie, il occupe en revanche une place beaucoup plus modeste [devancé par l’allemand ou le russe et concurrencé par l’espagnol (en progression)]. En Amérique, son enseignement est surtout développé dans les provinces anglophones du Canada et, dans une moindre mesure aux Etats-Unis. En Amérique latine, son enseignement a beaucoup régressé dans les systèmes éducatifs à l’exception notable du Costa Rica où son enseignement est obligatoire (progression à  noter toutefois entre 2014 et 2018 au Chili, au Brésil et en Argentine, notamment), et l’offre se limite parfois aux seules alliances françaises. En Asie et en Océanie, l’enseignement du français concerne des effectifs limités dans des pays comme le Viêtnam, le Cambodge et le Laos, membres de la Francophonie, la Chine (essentiellement dans l’enseignement supérieur), l’Inde, l’Ouzbékistan, le Japon ainsi que l’Australie et la Nouvelle-Zélande.


Notes de l'auteur
Actuellement l’APF ne compte que 54 membres, le 55e, la République arabe syrienne, étant suspendu.

L’enseignement en langue française

enseignement français dans le monde
La Mission laïque française un réseau de 112 établissements français dans le monde

L’OIF estime à 81 millions le nombre d’élèves et d’étudiants suivant un enseignement en langue française.

  • 73 % sont en Afrique subsaharienne et dans l’océan Indien, Le français est la principale ou unique langue d’enseignement dans les systèmes éducatifs du Bénin, du Burkina Faso, de la République centrafricaine, des Comores, du Congo, de la République démocratique du Congo, de la Côte d’Ivoire, du Gabon, de Guinée, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo.
  • un peu plus de 20 % se trouvent en Europe (France, avec plus de 15 millions d’élèves et d’étudiants, Suisse romande, Fédération Wallonie Bruxelles en Belgique et Luxembourg).
  • un peu plus de 6 % sont en Amérique (Québec et Haïti principalement).

Ces effectifs sont en augmentation de 8 % depuis 2014, grâce au dynamisme de deux zones : Afrique subsaharienne et océan Indien ; Afrique du Nord et Moyen Orient. On observe un recul en Asie et une stabilité dans les pays européens. Le retour partiel du français comme langue d’enseignement au Maroc et en Tunisie n’apparaît pas dans ces statistiques.

Dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne et en Haïti, cet enseignement se heurte à des problèmes de moyens. Aujourd’hui un enfant, adolescent et jeune sur trois n’est pas scolarisé en Afrique subsaharienne, selon les statistiques de l’UNESCO, et les systèmes éducatifs, notamment dans l’enseignement public, sont à la peine, avec des classes surchargées, mal équipées et des enseignants mal payés. A cela s’ajoute, pour un certain nombre d’entre eux, un problème de formation touchant à la fois à la maîtrise de la langue française et à la pédagogie.

L’enseignement français à l’étranger (522 établissements scolaires ; 139 pays ; 370 000 élèves dont 40 % de Français, en 2019-2020) qui constitue le premier cercle de rayonnement de la politique d’influence de la France, ne représente aujourd’hui que 0,43 % des effectifs d’ensemble et le doublement annoncé par les autorités françaises de ces effectifs pour 2030, à supposer qu’il puisse être réalisé, n’aura qu’un impact limité puisqu’en toute hypothèse, les écoles françaises de l’étranger n’accueilleront en 2030 que moins de 1% des effectifs globaux des élèves et étudiants suivant un enseignement en français dans le monde.

Les enseignants

On ne saurait parler d’enseignement du et en français sans s’intéresser aux professeurs de français auxquels le président de la République française a rendu un hommage appuyé lors de son intervention à l’Institut de France en mars 2018 : « Le professeur de français, cette figure centrale, qui forge l’esprit, la sensibilité, la mémoire, la curiosité parce que la grammaire, le vocabulaire, l’étymologie et, bien souvent, la littérature sont le terreau où nos vies s’enracinent. Le professeur de français est le garant et le moteur de la vitalité même de la langue française. Nous savons tous ici notre dette à l’égard des éveilleurs qui nous jettent parfois contre gré dans les méandres de la grammaire et dans les grands espaces du roman ou de la poésie, faisant croître en nous ce qui était encore confus, latent. Notre première et plus grande responsabilité est ainsi de rendre ses lettres de noblesse au métier de professeur et singulièrement au métier de professeur de français. »

On ne peut que se féliciter de cette prise de conscience du rôle des professeurs de français, « ambassadeurs anonymes et fervents soutiens de la langue française, partout dans le monde »[1], comme Marie-Laure Poletti et moi les avons qualifiés dans notre livre.

Leur nombre est estimé à environ 900 000 dans le monde.

Et il convient de saluer l’initiative prise par les autorités françaises de créer en 2019 une Journée internationale des professeurs de français, le 28 novembre. En même temps, on ne peut que déplorer la baisse continue des bourses de stages en France pour ces mêmes professeurs qui constituent pourtant des instruments essentiels pour leur formation continue et donc pour la qualité de leur enseignement.

Et comment expliquer l’incapacité chronique de la Francophonie et de ses Etats membres à assurer à la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF) qui fédère 180 associations dans 140 pays et joue un rôle symbolique essentiel pour la reconnaissance de ces enseignants, une subvention de fonctionnement qui lui permette d’animer sereinement et efficacement ce réseau mondial ?

Car, à l’évidence, l’avenir du français dépendra largement de la capacité à assurer la relève des générations et à former des professeurs de français en nombre suffisant, et avec un niveau de langue satisfaisant.


Note de l'auteur
[1] Roger Pilhion, Marie-Laure Poletti … et le monde parlera français, Iggybook, 2017,dédicace du livre

Quelles perspectives pour le français comme langue de communication internationale ?

Selon les projections de l’OIF pour 2060, l’anglais atteindrait 4 milliards de locuteurs, le français entre 477 et 747 millions (en 2070), l’arabe plus de 700 millions, l’espagnol moins de 500 millions, le portugais moins de 350 millions.

Chiffre OIF

Ce fort potentiel de développement du français s’explique par la progression démographique attendue en Afrique, dont la population devrait passer d’1,2 milliard d’habitants aujourd’hui à plus de 2,5 milliards en 2050 et à 4,4 milliards en 2100.

Le français pourrait, selon cette estimation, devenir la 3e ou la 4e langue la plus parlée dans le monde, après le mandarin et l’anglais, et avant ou après l’arabe, et la deuxième « langue monde ».

Mais l’écart important entre l’hypothèse haute et l’hypothèse basse tient au fait qu’un certain nombre de conditions doivent être réunies, qui dépendent de facteurs extrêmement divers :

  • La volonté politique des États

Celle-ci est évidemment essentielle, comme l’a illustré, a contrario, dans un passé récent, la décision du président du Rwanda, Paul Kagame, de substituer à l’enseignement en français un enseignement en anglais dans son pays.

Le français ne peut se développer qu’avec le soutien des Etats. Son avenir passe nécessairement par son enseignement dans les systèmes éducatifs étrangers. La part que représentent les alliances françaises, les instituts français et les écoles françaises à l’étranger est infime (de l’ordre de 1 %).

  • La demande sociale de français

Les récentes évolutions concernant l’enseignement du français langue étrangère sont, à cet égard, significatives. Le choix du français, de préférence à d’autres langues, tient à la perception qu’en ont les parents d’élèves et les élèves et étudiants eux-mêmes, selon l’environnement international dans lequel ils vivent. La faible implantation de la francophonie en Asie et en Amérique latine explique, en bonne part, la relative désaffection pour le choix de cette langue, alors que la France, à laquelle cette langue reste largement identifiée, est devenue une puissance moyenne. Il est loin le temps où l’Union soviétique ou l’Espagne franquiste fixaient autoritairement des quotas pour les différentes langues vivantes étrangères enseignées dans leurs écoles. Ces mesures autoritaires bénéficiaient au français, à l’époque. Faut-il le regretter ?

Ceci vaut aussi pour le choix de l’emploi du français dans un environnement  multilingue. Si la langue est perçue comme un ascenseur social ou un vecteur de réussite, elle se développera.

  • La capacité à convaincre les acteurs économiques, notamment français, de l’importance de l’espace économique de la francophonie.

Ce concept de francophonie économique a cours depuis longtemps au Québec. Il passe, en revanche, beaucoup moins facilement dans les milieux d’affaires français.

Dès le milieu des années 1980, une réflexion sur le volet économique de la francophonie a été engagée à l’initiative du Québec. Le IIe Sommet des chefs d’État et de gouvernement francophones de Québec a ainsi créé en 1987 le Forum francophone des affaires (FFA) dont la mission était de défendre le français comme langue économique et de travail, de favoriser les échanges entre les entreprises des pays francophones et d’accroître l’influence du secteur privé dans l’économie des pays. Mais l’activité de ce Forum s’est malheureusement trop limitée à des opérations événementielles.

La publication du rapport de Jacques Attali en 2014 et l’organisation d’un forum économique de la Francophonie, à l’initiative de Macky Sall, président de la République du Sénégal, à l’occasion du XVe Sommet de la Francophonie de Dakar en novembre 2014, qui a réuni plus de 1 300 investisseurs et décideurs politiques, n’ont pas produit les effets attendus.

Saluons, à cet égard, le forum FrancophoNice, ouvert en juin 2019 par le secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoyne,qui a l’ambition de devenir un rendez-vous annuel, à Nice, ancré dans une approche régionale euro-méditerranéenne, avec l’implication d’acteurs économiques internationaux et locaux.

  • La mobilisation de la Francophonie et de ses opérateurs sur ces questions. L’adhésion d’un pays à la Francophonie devrait, en toute logique, impliquer des engagements en faveur de la langue française ! La faible implication de l’Organisation sur cette question, pourtant centrale compte tenu de sa spécificité, constitue un véritable paradoxe et devrait, à mon sens, être revue. Les dossiers ne manquent pourtant pas : emploi du français dans l’Union européenne ; usage du français dans les organisations internationales et notamment l’Union africaine ; politiques de soutien aux réformes éducatives dans les pays du sud et formation des enseignants…
  • La nécessité de relever le défi de la scolarisation, en particulier dans les pays d’Afrique subsaharienne ayant fait le choix d’un enseignement en français et en Haïti.

Le soutien au développement des systèmes éducatifs dans les pays d’Afrique subsaharienne et en Haïti est essentiel, car la formation des jeunes est au cœur du développement. A cet égard, on ne peut que se féliciter des engagements pris par le président Macron vis-à-vis du Partenariat mondial de l’éducation, opérateur pivot pour la coopération éducative à l’échelle du continent africain, après des années de désengagement de la France en matière de  coopération éducative sous les présidences de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

D’autres facteurs ne doivent, par ailleurs, pas être sous-estimés. Ce sont les points de fragilité qui s’attachent au français en tant que langue de communication internationale et qui rendent les projections sur son avenir assez aléatoires. En voici quelques exemples :  

  • La situation hégémonique de l’anglais a eu pour corollaire d’affaiblir les positions du français dans les institutions internationales.

C’est particulièrement sensible au sein des services de l’Union européenne. Un rapport de 2019 du député européen Bruno Fuchs, co-rédigé avec Hamsa Fassi-Fihri (Belgique) et Sorin Cimpeanu (Roumanie), permet d’en mesurer l’ampleur : « … en 1970, au sein de la Commission européenne, les documents officiels étaient à 60 % rédigés en français et à 40 % en langue allemande. En 2017, le français ne représentait plus que 2,58 % et l’allemand 2,02 % alors que l’anglais représentait 84,38 % et que les vingt autres langues officielles et de travail se partageaient les 11,02 % restants. »

  • L’anglais a acquis une position dominante, voire exclusive, dans le transport aérien et dans les échanges scientifiques. L’anglais est devenu la langue du transport aérien, y compris pour des vols intérieurs de pays non anglophones ! Le classement académique des universités mondiales par l’université Jiao Tong de Shanghai, qu’on appelle communément le classement de Shanghai[1] comprend, parmi six critères quantitatifs, le nombre de publications dans deux revues scientifiques anglophones Nature et Science. Et la carrière d’un chercheur, quelle que soit sa langue de travail, implique aujourd’hui qu’il publie en anglais.
  • Beaucoup, en France même, ont tendance à considérer l’anglais comme la langue des affaires.

Que dire du choix des autorités françaises du terme  « Choose France » pour désigner un sommet économique international organisé en France par les autorités françaises pour promouvoir les investissements étrangers ?

On ne compte plus, de même, les écoles de gestion en France dont le nom est en anglais et, qui plus est, au prétexte d’attirer un public international, ouvrent des formations en anglais, y compris pour des étudiants français et francophones.

  • L’indifférence des élites françaises et de l’opinion publique contribue à cet affaiblissement.

L’ancien secrétaire général de l’OIF, Abdou Diouf, s’en était ému publiquement à diverses reprises.

Comment ne pas être frappé par l’invasion « douce » de l’environnement linguistique en France même ? Dans les médias, le recours à des termes anglais ou franglais est de plus en plus fréquent ; dans la publicité, il est monnaie courante ; dans la vie quotidienne même, le recours à des termes anglais ou franglais est devenu un « must ».

Que dire du slogan retenu par la Ville de Paris pour sa candidature aux Jeux Olympiques : « Made for sharing » ?  Ce choix de l’anglais était d’autant plus malencontreux, en l’espèce, que la langue française est la première langue des Jeux olympiques, celle qui fait foi en cas de litige, et que les pouvoirs publics français et l’OIF investissent à chaque compétition pour conforter l’emploi du français pendant les Jeux, avec en général une bonne écoute de la part des organisateurs.

École française Total – Mlf Esbjerg

Pourtant les Français restent très attachés à leur langue. Souvenons-nous de l’âpreté des débats lors des tentatives de réforme de l’orthographe ! Songeons aux nombreux concours d’orthographe qui passionnent beaucoup de nos compatriotes. Mais cette passion semble s’éteindre dès que la langue sort des frontières de l’hexagone. Comme si elle n’existait pas au-delà. Peut-être cela tient-il au fait que les Français ne se perçoivent pas comme « francophones » ? Car aux yeux de beaucoup de Français, les francophones, ce sont les autres. Et l’international s’appréhende pour eux aujourd’hui en anglais, tout naturellement, invasion douce oblige !

Saluons, dans ce contexte, l’engagement personnel du Président Emmanuel Macron pour la promotion de la langue française et du plurilinguisme dans un discours d’une heure trente à l’Institut de France (Académie française) le 20 mars 2018, à l’occasion de la Journée de la Francophonie. Sa démarche est absolument sans précédent pour un président de la République sous la Ve République. Elle marque une rupture claire avec le néocolonialisme symbolisé par la « FrançAfrique » et s’accompagne d’une condamnation claire du colonialisme, qu’il avait déjà qualifié de « crime contre l’humanité » lors d’une visite en Algérie en février 2017, lorsqu’il n’était encore que candidat à la présidence. Et elle s’inscrit dans un esprit d’ouverture qu’il a voulu symboliser par le choix d’une écrivaine franco-marocaine, Leïla Slimani, dont il a fait sa Représentante personnelle au Conseil permanent de la Francophonie.

D’ores et déjà quelques initiatives importantes méritent d’être soulignées :

  •   le mandat donné à l’Agence française de développement d’intervenir dans le financement de projets intéressant la francophonie et la promotion du français. Cette mesure, en apparence un peu technocratique, permettra de financer, sur les crédits de la principale banque de financement de la coopération française, des projets comportant une dimension linguistique en Afrique et à Haïti. C’est dans ce cadre qu’un prêt de PROPARCO, filiale de l’AFD pour les opérateurs privés, a, d’ores et déjà, pu être accordé à la Mission laïque française pour la construction ou la rénovation d’écoles en Egypte, en Ethiopie, au Liban et au Maroc.
  •   la création annoncée d’un « dictionnaire des francophones ». Outil numérique et collaboratif, ce dictionnaire prendra la forme d’une application, disponible notamment sur téléphones portables et tablettes. Il devrait être lancé en mars 2020, à l’occasion de la Journée de la Francophonie. Faisant écho au dictionnaire de l’Académie française, il constitue, enfin, une reconnaissance de la pluralité du français, dans les différents contextes où cette langue s’exprime.  
  • le projet de création d’une « Cité internationale de la langue française » au château de Villers-Cotterêts où fut signée par François 1er, en août 1539, l’Edit qui imposa le français comme langue administrative du royaume de France au lieu du latin. Cette Cité qui illustrera la francophonie sous tous ses aspects et accueillera des artistes et chercheurs en résidence devrait voir le jour en 2022. Installée dans un des hauts-lieux de l’histoire de la langue française, elle constitue un véritable trait d’union entre les origines de l’essor du français en France et son développement international actuel, en valorisant la diversité des cultures qui s’expriment désormais à travers cette langue.
  • l’organisation d’une saison des cultures africaines en France Africa 2020 qui couvrira les 54 pays du continent et valorisera l’Afrique francophone, anglophone et lusophone, en intégrant l’Afrique du Nord.

Mais de la parole aux actes, beaucoup reste à faire et l’absence, nouvelle en France depuis l’élection du président Emmanuel Macron, d’un ministère chargé de la francophonie commence à se faire sentir. Car rien ne vaut un ministre ou un secrétaire d’Etat pour impulser une politique d’ensemble cohérente et forte et pour remporter des arbitrages budgétaires.

C’est ainsi que l’augmentation importante des droits d’inscription dans les universités françaises décidée en avril 2019 pour les étudiants étrangers d’origine non européenne [2 770 euros en licence (contre 170 euros pour les étudiants français et européens) et 3 770 euros en master (contre 243 euros)] va à l’encontre de la politique d’appui à la promotion de la francophonie puisqu’elle aura pour effet de réduire de façon drastique le nombre d’étudiants originaires du Maghreb, d’Afrique francophone et d’Haïti, dont beaucoup sont dans l’incapacité d’acquitter ces droits.

Saisi par des associations d’étudiants, le Conseil constitutionnel, a rendu un avis précisant « que l’exigence constitutionnelle de gratuité pour l’éducation s’applique à l’enseignement supérieur public », mais il ajoute que « cette exigence ne fait pas obstacle, pour ce degré d’enseignement, à ce que des droits d’inscription modiques soient perçus en tenant compte, le cas échéant, des capacités financières des étudiants ». Il appartient maintenant au Conseil d’Etat de préciser ce que recouvre ce terme de « modique » et de trancher.

Mais quelle que soit la décision, cette affaire illustre la nécessité d’une coordination interministérielle accrue sur des questions aussi complexes et sensibles. Nous appelons de nos vœux, Marie-Laure Poletti et moi dans notre livre, la nomination d’un ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de la francophonie.

Au-delà du français, c’est aussi la diversité culturelle et linguistique du monde qui est en jeu et la question des identités. Nous touchons à ce que l’homme a de plus profond en lui.

La distance qui s’est créée entre les Européens et l’Union européenne ne tient-elle pas, pour partie, à cette question des langues ? Après le Brexit, l’anglais deviendra extrêmement minoritaire dans l’espace de l’Union européenne qui ne comptera plus que 5 millions d’anglophones de langue maternelle pour 450 millions de citoyens. Soit à peine plus de 1 % pour cent de la population ! Et notons, pour en sourire, que les Irlandais et les Maltais, qui constituent ces 5 millions d’anglophones, ont fait le choix, respectivement, du gaélique et du maltais comme langue officielle au sein de l’Union européenne et, cerise sur le gâteau, que ces deux pays ont adhéré, en 2018, à l’Organisation internationale de la Francophonie, portant à 19 (sur 27 après le Brexit) le nombre de pays de l’Union européenne membres de la Francophonie.[2]

Le Brexit constitue une opportunité pour redéfinir l’emploi des langues au sein des instances de l’Union, non pas pour y favoriser outre mesure le français, mais pour instaurer un réel plurilinguisme, conforme à l’identité de l’Europe, autour de quelques grandes langues…


Notes de l'auteur
  • Appellation commune du « Academic Ranking of World Universities » en anglais, ou ARWU
  • Liste des pays de l’Union européenne également membres de l’OIF (mpd = membre de plein droit ; m.a. = membre associé ; o = observateur) : Autriche (o) ; Belgique (mpd) ; Bulgarie (mpd) ; Chypre (m.a.) ; Croatie (o) ; Estonie (o) ; France (mpd) ; Grèce (mpd) ; Hongrie (o) ; Irlande (o) ; Lettonie (o) ; Lituanie (o) ; Luxembourg (mpd) ; Malte (o) ; Pologne (o) ; Rép. Tchèque (o) ; Roumanie (mpd) ; Slovaquie (o) et Slovénie (o)

Conclusion

La langue française n’appartient donc plus seulement à la France, les Français ne représentant qu’un peu plus du quart des francophones dans le monde.

Le français est une langue mondiale, parlée sur les cinq continents. Elle est une langue de communication internationale, avec quelques autres langues, finalement assez peu nombreuses, l’anglais, l’espagnol, le portugais et l’arabe principalement. Elle l’est parce que des Africains, des Américains, des Européens, des Asiatiques, des Océaniens, s’en sont emparé.

Pour les uns, elle est une langue d’ouverture internationale. L’ancien président sénégalais Leopold Sedar Senghor la présentait comme un « merveilleux outil, trouvé dans les décombres du Régime colonial. »  L’écrivain algérien Kateb Yacine la qualifiait au contraire de « butin de guerre ». Pour d’autres, les Québécois, elle est une langue identitaire pour la sauvegarde de laquelle ils ont dû lutter. Pour d’autres encore, comme la plupart des Français, elle est simplement la langue dans laquelle on grandit sans se poser de questions. Et pour la majorité des francophones, elle devient une de leur langue d’usage, dans le contexte multilingue qui est le leur.

Les perspectives de son développement sont importantes, parce que la langue française est une langue africaine. Mais ne tombons dans le piège de la surenchère, comme le font trop souvent certains hommes politiques français, en annonçant 700, voire 800 millions de locuteurs à l’horizon de 2050. En la matière, le pragmatisme prévaut et le français ne se développera que si ses locuteurs ont le sentiment qu’il répond à de vrais besoins, qu’il est utile pour l’accès à la connaissance, pour la création, pour le commerce, pour le développement et plus généralement pour toutes les activités humaines qui impliquent des échanges.

En outre, il est difficile aujourd’hui de savoir quels seront les effets des logiciels de traduction, qui progressent rapidement, sur l’équilibre des langues.

Quoiqu’il en soit, dans cette « guerre des langues » qui ne dit pas son nom, « le français n’a pas dit son dernier mot », comme le souligne fort justement Frédéric Pennel dans un livre qui vient de paraître et dont je recommande vivement la lecture.[1]


Note de l'auteur
[1] Frédéric Pennel, Guerre des langues, le français n’a pas dit son dernier mot, éditions François Bourin, Paris, 2019.

Article de Roger Pilhion, secrétaire général de la Mlf