Mission laïque française

Quelle place aujourd’hui pour la langue française dans le monde et quelles perspectives ?


Dans un ordre international en recomposition, où l’anglais s’impose comme langue dominante, où le mandarin et l’espagnol s’affirment comme langues-puissances régionales, la question de la place du français dans le monde se pose.


Le centre de gravité de la francophonie s’est déplacé vers l’Afrique, mais la carte politique de cet espace se fissure : au Sahel, des régimes militaires rompent avec la France et se retirent de l’Organisation internationale de la Francophonie ; la menace djihadiste s’accentue ; au Maghreb, la langue française est tour à tour contestée, réintroduite, mise en concurrence avec l’anglais ; en Europe, les institutions communautaires basculent chaque jour un peu plus vers le « tout-anglais », au mépris du principe de plurilinguisme et de pluralisme culturel qu’elles proclament. Dans le même temps, de nouveaux États non francophones rejoignent la Francophonie, faisant de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) un laboratoire discret d’un monde multipolaire.


Le français progresse numériquement, notamment grâce à la croissance démographique de l’Afrique, mais il recule dans des secteurs décisifs et les lieux de pouvoir : la diplomatie, les organisations internationales, la science, le numérique… La faible proportion de locuteurs natifs dans l’espace francophone rend la langue particulièrement dépendante des conditions de son enseignement dans les systèmes éducatifs en Afrique francophone subsaharienne. Or ces pays sont souvent fragilisés, soumis à des contraintes budgétaires fortes et à des débats intenses sur la place des langues nationales, de l’anglais et du français à l’école.


Affaiblie par ses déséquilibres économiques, ses tensions politiques internes, le recul de son influence internationale, la France fait face à ses contradictions. Le décalage est visible entre les discours et les actes : d’un côté, une rhétorique ambitieuse sur la langue française, la Francophonie, la souveraineté numérique ; de l’autre, des budgets en baisse pour l’aide au développement, la diplomatie culturelle et même pour l’enseignement français à l’étranger, pourtant présenté comme une priorité ; un recul assumé du français dans l’enseignement supérieur en France même, au profit de formations en anglais jugées plus « attractives » pour les étudiants internationaux.


En parallèle, un autre front s’ouvre, plus discret et plus décisif : celui de l’intelligence artificielle, des grands modèles de langue et des infrastructures numériques. Là encore, le français est confronté à un risque de marginalisation. Les modèles d’IA qui façonnent déjà notre rapport au réel sont entraînés majoritairement sur des corpus anglophones ; les outils de traduction simultanée, les plateformes, les lunettes connectées fonctionnent pour l’essentiel à partir de l’anglais comme langue pivot. Si rien n’est fait, la domination linguistique se doublera d’une domination cognitive : on pensera, on codera, on décrira le monde en anglais, avant de le traduire dans les autres langues.


Dès lors, la question posée n’est pas seulement : combien de francophones en 2050 ? Elle est plus radicale : dans quel type de monde voulons-nous vivre ? Un monde organisé autour d’une langue unique, portée par une puissance dominante, ou un monde réellement plurilingue, où plusieurs grandes langues, dont le français, seraient capables de porter des systèmes de pensée, des modèles scientifiques, des imaginaires, des architectures numériques propres ?


C’est à partir de ces constats que cet article propose d’aborder la question : quelle place aujourd’hui pour la langue française dans le monde et quelles perspectives d’avenir ? D’abord en dressant un état des lieux de la situation du français dans le paysage mondial des langues, de son poids par rapport aux autres langues, de son rôle comme langue de scolarisation et comme langue étrangère, ainsi que de l’architecture institutionnelle qui porte la Francophonie.


Puis en replaçant cette situation dans cinq siècles de politique linguistique française et francophone, qui ont durablement articulé langue, État et projection extérieure.


Enfin, en ouvrant une réflexion de prospective géolinguistique et technologique, là où se jouent désormais les rapports de force : démographie, recomposition géopolitique, mais aussi données, algorithmes et intelligence artificielle.

La situation du français dans le monde

Avant tout, interrogeons-nous sur le sens à donner au mot « francophone ».


Lors de sa conférence inaugurale au Congrès mondial de la Fédération internationale des professeurs de français à Besançon, le 10 juillet 2025, le linguiste Jean-Louis Chiss, professeur émérite en sciences du langage et didactique du français à l’Université Sorbonne Nouvelle, expliquait ne pas pouvoir en donner une définition scientifique.


L’Observatoire de la langue française de l’OIF en donne une définition empruntée au sens commun. On entend par francophones « toutes les personnes qui maîtrisent la langue
française pour être à même de l’utiliser pour communiquer (parler et/ou comprendre), et ce,
quel que soit le niveau ou la maîtrise d’autres compétences, comme l’écriture ou la lecture.
»


Tenons-nous en à cette définition.
Le terme de francophonie, lui-même, interroge :
Avec un f minuscule, il désigne l’ensemble des personnes qui parlent français dans le monde.
On parle d’espace francophone.


Avec un F majuscule, il renvoie à l’Organisation internationale de la Francophonie, fondée en
1970, qui regroupe aujourd’hui 90 États et gouvernements, et les organismes qui gravitent
autour de cette organisation, comme l’Agence universitaire de la Francophonie, l’Assemblée
parlementaire de la Francophonie ou encore TV5Monde…


Alors combien de francophones ?

Le premier constat qu’il convient de faire est que le français n’a jamais été autant parlé dans
le monde qu’aujourd’hui, comme le fait apparaître le tableau ci-dessus.

Le nombre de francophones se situerait dans une fourchette, selon les sources, entre 311 et 348 millions de personnes dans le monde, langue maternelle, seconde ou apprise comme langue étrangère, confondues.

Cette question sur le nombre de locuteurs, qui vient immédiatement à l’esprit, n’est pas sans rappeler la phrase de Staline : « Le pape ? Combien de divisions ? » Ce qui, avec le recul, sonne étrangement. Car le Vatican, le plus petit Etat du monde, qui compte pour toute « armée » 135 gardes suisses, est toujours là. Et bien là, adossé aujourd’hui à une des plus grandes diplomaties du monde. Le pape Léon XIV « règne » sur 1,4 milliard de catholiques. Tandis que l’URSS, qui paraissait invulnérable, est tombée, comme un château de cartes, au grand dam de Monsieur Poutine qui tente aujourd’hui, au prix de centaines de milliers de morts et de beaucoup de souffrances, de reconquérir les zones d’influence perdues… Souvent d’ailleurs, au nom de la défense des russophones, car la question linguistique est omniprésente dans la rhétorique poutinienne.

Mais pour en revenir aux francophones, plus nombreux aujourd’hui que les russophones, une autre question revient, comme un leitmotiv, dans la bouche des responsables politiques français : quelles perspectives à l’horizon de 2050, voire de 2100 ?

Le 20 mars 2013, lors du Forum mondial des femmes francophones organisé à l’occasion de la Journée internationale de la francophonie, le président Hollande, déclarait : « À l’horizon 2050, on annonce quelque 750 millions de francophones dans le monde, dont la grande majorité en Afrique ». Le compte rendu du Conseil des ministres du 22 mars 2023 relatant une communication sur la francophonie indique « En 2050, le nombre de francophones pourrait avoir doublé et atteindre 750 millions de personnes ». Ce critère d’appréciation d’une langue qu’est le nombre de locuteurs est certes important, mais il ne suffit pas à en faire une langue-puissance.

Le site Ethnologue, qui sert souvent de référence sur ces questions, avance le chiffre de 311 millions de francophones en 2024, comme l’illustre le tableau ci-dessous :

Selon ces données, le français serait donc la 6e langue la plus parlée dans le monde. D’autres
études le situent au 5e rang, devant l’arabe.


Au-delà du nombre, la répartition géographique des francophones est un autre élément
important à prendre en compte. En effet, le centre de gravité de la francophonie s’est déplacé
de l’Europe vers l’Afrique au cours des dernières décennies, comme le montrent les
statistiques qui suivent :

L’espace francophone actuel comprend 36 pays, si on prend en considération deux critères
complémentaires :

  • d’une part, les 29 pays dans lesquels le français est langue officielle, co-officielle ou de
    travail
  • d’autre part, 7 pays dans lesquels, sans reconnaissance officielle, il est parlé par plus de 20% de la population

> Europe : Andorre.
> Maghreb : Algérie, Maroc, Tunisie
> Afrique : Mauritanie
> Moyen Orient : Liban
> Océan Indien : Maurice

Au cours des dernières années, trois pays ont modifié le statut du français pour des raisons
politiques :

  • Au Mali (juin 2023), au Burkina Faso (début 2024) et au Niger (mars 2025), le français est passé de langue officielle à langue de travail
  • Au Gabon, le français a été redéfini comme « langue officielle de travail » en décembre 2024.

Le français est également présent dans un certain nombre d’autres pays comprenant une minorité de francophones :

  • en Israël (autour de 500 000 personnes) ;
  • aux États-Unis (autour de 2 millions de personnes) ;
  • en Italie (Val d’Aoste) ;
  • en Inde, à Pondichéry (le français est une des 5 langues officielles du Territoire) ;
  • à Jersey et Guernesey (dépendances de la Couronne britannique, le français étant langue co officielle à Jersey).

Enfin le français est présent, à travers les départements et territoires français d’outre-mer,

  • en Amérique du Nord (Saint-Pierre-et-Miquelon) et du Sud (Guyane française) ;
  • dans les Caraïbes (Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, Saint-Barthélémy) ;
  • dans l’océan Indien (La Réunion, Mayotte) ;
  • en Océanie (Nouvelle Calédonie, Polynésie française, Wallis et Futuna) ;
  • et dans les Terres australes et antarctiques françaises.

Au sein de cet espace, seuls 80 millions de personnes ont le français comme langue maternelle, soit à peine un quart du total. Or, en 1960, les francophones de langue maternelle représentaient 90 % du total.

Le cœur de la francophonie s’est donc déplacé, mais cela signifie que trois francophones sur quatre parlent d’abord une autre langue : l’arabe dialectal en Afrique du Nord, le wolof au Sénégal, le créole en Haïti, le swahili en Afrique de l’Est…, ce qui traduit une réelle fragilité structurelle de la langue, car une langue seconde ne se transmet pas par la famille, mais par l’école, par les médias, par les institutions. Elle peut donc se consolider… ou régresser, voire disparaître progressivement.

Arrêtons-nous sur le statut du français au domicile et en milieu professionnel dans des grandes villes africaines :
Des études récentes menées par l’Institut Kantar (2020 – 2021) pour l’OIF, reprises dans un rapport de l’Assemblée nationale française sur l’avenir de la francophonie paru fin juin 2025 dans le cadre des travaux de la mission d’information présidée par les députés Amélia Lakrafi et Aurélien Taché, montrent quatre grands profils de villes francophones

  • à Abidjan en Côte d’Ivoire, Douala au Cameroun ou Libreville au Gabon, le plurilinguisme est à l’avantage du français, non concurrencé par une autre langue commune ;
  • à Kinshasa en RDC, le bilinguisme quotidien fait cohabiter une langue nationale, le lingala, et le français, langue à la fois officielle et d’usage très répandu ;
  • à Dakar au Sénégal, Bamako au Mali et Ouagadougou au Burkina Faso, une langue nationale majoritaire est préférée au français qui reste néanmoins une langue d’usage dans l’administration ;
  • dans les villes du Maghreb, l’arabe est quasi hégémonique mais le français est d’usage important comme langue seconde.

À cette diversité s’ajoutent des taux d’usage très contrastés selon les pays :

  • En France, 97 % de la population parle français, un chiffre qui tombe à 84 % dans les départements et territoires d’outre-mer.
  • La Belgique (76 % de la population est francophone) la Suisse (67 %) et le Canada (29%) comptent des régions francophones de langue maternelle, la Wallonie, la Suisse romande et le Québec et favorisent, à des degrés divers, l’apprentissage du français dans le reste du pays.
  • Dans le bassin du Congo (Gabon, Congo, République démocratique du Congo (RDC), la part des francophones s’échelonne entre 50 % et 66 %.
  • Les pays francophones du golfe de Guinée, de l’océan Indien de même que le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, comptent entre 30 % et 50 % de francophones ;

L’écart est considérable entre les différents pays, allant de 73 % à l’île Maurice à seulement 5 % au Rwanda.

Il est intéressant de comparer ces chiffres avec ceux dont on dispose à l’époque des indépendances. Selon l’OIF (La langue française dans le monde. Edition 2022) « En 1960, on estime ainsi à environ 75 000 au Mali, 50 000 au Bénin et moins de 10 000 au Niger le nombre de personnes de 10 ans et plus sachant lire et écrire en français. C’est moins de 2 % de la population de ces pays nouvellement indépendants. »

On voit donc que le français ne se définit plus seulement par un héritage colonial, mais par des dynamiques propres, des choix de société, des politiques linguistiques.

L’importance respective des langues dans le monde

Le baromètre des langues du monde, élaboré par le sociolinguiste Louis-Jean Calvet et son frère Alain Calvet, docteur ès sciences, spécialiste de mathématiques et de statistiques, est un outil qui permet de comparer l’importance respective des langues en fonction d’un ensemble d’indicateurs que les utilisateurs peuvent paramétrer à leur convenance.

Les données présentées dans ce chapitre sont empruntées à la dernière version disponible du baromètre, actualisée en 2022 avec le soutien du ministère français de la culture.


Louis-Jean Calvet, professeur à l’université Paris-Descartes puis à l’université d’Aix-Marseille, disparu en octobre 2025, est un des grands noms de la sociolinguistique en France. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels on peut citer Linguistique et colonialisme : petit traité de glottophagie (1974), La guerre des langues et les politiques linguistiques (1987) ou encore Pour une écologie des langues du monde (1999).

Le tableau, ci-dessous présente les 15 langues les plus importantes, selon le score global du baromètre Calvet. L’étude porte sur les 634 langues parlées par au moins 500 000 locuteurs, selon le site Ethnologue.

Ce baromètre cherche à quantifier l’influence d’une langue dans toutes ses dimensions : démographique, institutionnelle, culturelle, numérique, éducative. Le classement final repose, dans la dernière édition du baromètre sur 13 facteurs, qui permettent de construire une image riche, nuancée et évolutive du « poids » mondial d’une langue :

  1. Nombre de locuteurs
  2. Entropie géographique (répartition mondiale/dispersion géographique)
  3. Indice de développement humain
  4. Présence sur Internet
  5. Indice de fécondité (potentiel de croissance, via la démographie)
  6. Présence sur Wikipédia
  7. Traductions vers cette langue (cible)
  8. Traductions à partir de cette langue (source)
  9. Prix littéraires internationaux
  10. Enseignement universitaire
  11. Statut officiel
  12. Véhicularité (moyen de communication entre personnes de langues différentes)
  13. Système graphique. Ecriture

Ce travail repose sur une méthode rigoureuse, fondée sur des données quantitatives vérifiables Chaque facteur est noté de 1 à 10.

Le baromètre Calvet de 2022 place le français au deuxième rang mondial, derrière l’anglais, grâce à un ensemble de facteurs combinés et devant l’espagnol, l’allemand, le russe et le mandarin.

Ses forces tiennent à sa large dispersion géographique : il est présent sur tous les continents et langue officielle dans de nombreux États et organisations internationales. Il bénéficie aussi d’un bon niveau de développement humain dans plusieurs pays où il est parlé, d’une forte visibilité culturelle (prix littéraires, traductions vers et depuis le français), ainsi que d’une place solide dans l’enseignement universitaire et sur Wikipédia. Sa présence numérique est en progression : le français est la 4ᵉ langue sur Internet. Enfin, son potentiel démographique est considérable grâce à la dynamique africaine et à de forts taux de fécondité dans plusieurs pays francophones.


Ses faiblesses tiennent à un nombre limité de locuteurs natifs, loin derrière le mandarin, l’espagnol ou l’anglais, et à une pénétration numérique encore inégale selon les pays.

Cette approche statistique rejoint d’autres modèles internationaux plus économiques ou géopolitiques, comme l’étude de 2016 du World Economic Forum, publiée par un économiste spécialiste des indicateurs de performance stratégique, Kai L. Chan sur l’utilité des langues : « The Power Language Index : Which are the world’s most influential langages ? »

Le PLI évalue les langues selon 5 critères majeurs :

  • Géographie (nombre de pays où la langue est parlée)
  • Économie (PIB des pays où la langue est officielle)
  • Communication (Internet, médias, publications)
  • Connaissances et diplomatie (langue de l’enseignement supérieur, des organisations internationales)
  • Médias culturels et prestige global

La place du mandarin et de l’arabe diffère dans ces deux approches, mais chacune confère au français une place prééminente en deuxième ou troisième place.

Le français langue de scolarisation

La scolarisation en français constitue l’un des enjeux majeurs pour l’avenir de la langue.
Car là où le français est langue seconde, sa transmission passe essentiellement par l’école, s’il est langue d’enseignement.
Selon l’Organisation internationale de la Francophonie, environ 93 millions d’élèves et d’étudiants suivent une scolarité partielle ou complète en français. Et l’écrasante majorité d’entre eux, plus de 76 %, soient 71 millions, se trouvent en Afrique subsaharienne et dans l’océan Indien. Ils sont 78 millions en dehors du territoire français. (Source : La langue française dans le monde. Edition 2022)

Les projections optimistes concernant l’avenir de la francophonie sont tributaires des progrès de la scolarisation en français et du développement économique de ces pays. Elles s’appuient sur des analyses démographiques générales, mais les évolutions réelles dépendront avant tout de la capacité des systèmes éducatifs à former les nouvelles générations et à les former en français.


Cette transmission par l’école reste fragile, car elle dépend des systèmes éducatifs nationaux, de leurs moyens, du taux de scolarisation, de la qualité des enseignants et des politiques linguistiques mises en oeuvre qui peuvent varier dans le temps et d’un pays à l’autre.


18 pays d’Afrique subsaharienne et de l’océan Indien proposent un enseignement en français, seul ou conjointement avec des langues nationales, le Bénin, le Burkina Faso, le Burundi, le Cameroun, le Congo, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, les Comores, la Côte d’Ivoire, Djibouti, le Gabon, la Guinée, Madagascar, le Mali, le Niger, le Sénégal, le Tchad et le Togo.


Ces 18 pays représentaient en 2024 une population d’environ 360 millions de personnes, un chiffre en forte progression (Estimation : 276 millions en 2014) et la progression des effectifs d’élèves et d’étudiants concernés a été particulièrement importante, puisqu’on est passé, au cours des 30 dernières années, de 20 millions en 1994 à 71 millions en 2022.


Cette forte progression est liée à deux facteurs principaux : la croissance démographique et l’augmentation du taux de scolarisation.

La population africaine, en incluant les pays d’Afrique du Nord a, en effet, été multipliée par plus de six depuis 1950, passant de 225 millions d’habitants en 1950 à près de 1,5 milliard en 2024. Cette croissance importante alimente la hausse des effectifs scolaires, mais les taux de scolarisation dans l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne (tous pays confondus) restent inférieurs à la moyenne mondiale. Le taux net de scolarisation au primaire se situe, selon des statistiques remontant à 2020/21, à environ 78 – 80 % (Sources Banque mondiale) avec un taux d’achèvement du primaire à 64 % (sources UNESCO) et pour le secondaire, un taux net à 32% au premier cycle et 22% au second (chiffres 2018 / UNESCO).


Il convient de souligner, par ailleurs, que les conditions matérielles d’enseignement dans les écoles publiques sont souvent extrêmement précaires, avec des bâtiments dégradés, parfois sans électricité, des classes pléthoriques et une pénurie criante de manuels et de ressources pédagogiques.


Les enseignants sont souvent mal payés, précaires, contraints de compléter leur salaire par d’autres activités et très inégalement formés. La rotation est forte, les grèves fréquentes, les conditions de travail éprouvantes.

Quant aux politiques publiques, elles sont loin de faire l’unanimité. La question du recours à des langues locales fait débat, surtout au début du primaire. C’est ainsi qu’a été mis en place dans les années 2010, le programme Elan, soutenu par l’OIF et la coopération française notamment, en partenariat avec une quinzaine de pays africains francophones. Ce programme s’inscrit dans une perspective plurilingue et inclusive, reconnaissant la place de certaines langues nationales dans l’apprentissage.


Mais cet enseignement en français peut être également remis en question pour des raisons politiques ou culturelles.


On l’a vu dans les pays du Maghreb où, dans les années 1990, la volonté d’arabisation a conduit à un abandon du français comme langue d’enseignement et à son repositionnement comme langue étrangère. Cette politique qui ne s’est pas accompagnée d’une arabisation de l’enseignement supérieur dans la plupart des disciplines a mis en échec des générations d’étudiants ce qui a conduit le Maroc et la Tunisie à réintroduire aujourd’hui un enseignement en français des disciplines scientifiques notamment dans les lycées, mais cette évolution reste partielle, fragile et surtout difficile à mettre en œuvre en l’absence d’enseignants maîtrisant suffisamment le français.


Le cas du Rwanda est encore plus spectaculaire. En 2008, le gouvernement rwandais a officiellement décidé que l’anglais, et non le français, deviendrait la langue unique d’enseignement et a adhéré au Commonwealth en novembre 2009. Depuis 2016, le français est réintroduit progressivement dès la 4ᵉ année du primaire et un plan national a été mis en place, en 2022, avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie, dont la secrétaire générale est Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des affaires étrangères du Rwanda.

Et puis il y a les nouvelles lignes de fracture. Le Burkina Faso, le Niger et le Mali, trois pays dirigés par des juntes militaires, ont ainsi annoncé leur retrait de l’OIF en février et mars 2025 et le français qui était langue officielle n’est plus que langue de travail, ce qui, en réalité ne change pas grand-chose. Ces trois pays ont malgré tout souhaité le maintien de leurs universités au sein de l’Agence universitaire de la Francophonie, tout comme d’ailleurs l’Algérie qui a pourtant engagé, ces dernières années, une véritable offensive contre le français. Celle-ci s’est traduite par des décisions spectaculaires comme la reconversion forcée de professeurs de français, l’introduction de l’anglais dès la troisième année du primaire, à parité avec le français, le passage à l’anglais, à compter de septembre 2025, dans les filières médicales jusque-là enseignées en français, la suppression du français dans l’espace public, au fronton de certains établissements par exemple… Autant de mesures qui interviennent dans un contexte de tensions entre la France et l’Algérie, mais dont les effets apparaissent limités, au moins à court terme, ne serait-ce qu’en raison de la présence de la diaspora algérienne en France, estimée à quelque 2,7 millions de personnes, et qui nourrit un flux d’échanges constant et important entre les deux pays.

Au-delà de ces difficultés, une chose est sûre : le français s’est considérablement développé en Afrique depuis les indépendances. Aujourd’hui, la majorité des enfants scolarisés en Afrique francophone apprennent à lire et écrire en français, dès la première ou la deuxième année du primaire. Mais il faut se souvenir que cette conquête est récente, inachevée, et réversible.


C’est pour cela que l’école reste le lieu stratégique. Parce qu’elle détermine la place de la langue dans l’imaginaire des générations futures. Parce qu’elle crée des habitudes. Parce qu’elle structure les usages. Et parce que, dans bien des pays, la seule exposition réelle au français se fait… entre les murs de l’école.

C’est dans ce vaste ensemble que s’inscrit l’enseignement français à l’étranger, dont la Mission laïque française est un des acteurs historiques.

Conçu tout à la fois pour scolariser les enfants de familles françaises ou francophones et pour accueillir des élèves nationaux de familles francophiles soucieuses d’offrir à leurs enfants une scolarisation de qualité, il constitue un réseau mondial original.


En 2023, 580 établissements scolaires homologués par l’Éducation nationale française étaient ainsi implantés dans 139 pays, scolarisant près de 400 000 élèves, dont deux tiers d’élèves étrangers. Parmi ces 580 établissements, le réseau Mlfmonde en compte 107 et scolarise près de 60 000 élèves dans 32 pays.

Le réseau d’enseignement français à l’étranger ne représente donc qu’un peu plus que 0,5 % des 78 millions d’élèves et d’étudiants scolarisés en français hors de France.


Ces établissements sont une vitrine, bien sûr, mais c’est aussi une fabrique d’élites francophones. Souvent d’un très bon niveau, ils contribuent aussi à former des générations bilingues ou plurilingues dans des pays qui, parfois, ont peu de liens avec la France.


Ce réseau est concurrencé aujourd’hui par la montée en puissance de l’enseignement anglo-saxon international qui scolarise quelque 7 millions d’élèves dans le monde.

Le français langue étrangère

L’enseignement du français comme langue étrangère donne une dimension mondiale à la langue française, bien au-delà de l’espace francophone, des élèves espagnols aux étudiants chinois, des lycéens roumains aux enfants égyptiens, des jeunes Ghanéens aux universitaires brésiliens…


Le français occupe une place singulière, et souvent sous-estimée, sur le marché mondial des langues vivantes étrangères enseignées dans les systèmes éducatifs et universitaires.


Ce marché est dominé, de très loin, par l’anglais, dont on estime le nombre d’apprenants à plus d’un milliard, voire 1,5 milliard, [Sources : British Council, Association TESOL International (Teachers of English to Speakers of Other Languages), une des principales associations mondiales d’enseignants d’anglais langue étrangère et seconde].


Loin derrière, on estime le nombre d’élèves et d’étudiants de français langue étrangère à 51 millions non francophones (Source OIF. Cf. ci-dessous).

Le mandarin, l’espagnol, l’allemand suivent, chacun avec des effectifs plus modestes ; plus de 30 millions d’apprenants pour le chinois (CGTN, 2024) ; environ 24 millions pour l’espagnol (Instituto Cervantes, 2023) ; 15 millions pour l’allemand (Goethe Institut, 2020). Les statistiques concernant l’italien, le portugais et le russe sont fragiles mais situent ces langues autour de 2 millions pour l’italien (Ministère italien des affaires étrangères et Academia Europea di Firenze, 2018) de 1 million pour le russe (The Moscow Times, 2019) dont l’enseignement a connu une baisse très importante depuis la chute de l’Union soviétique, et d’environ 300 000 pour le portugais (Déclaration du ministre du commerce extérieur, 2018)


Ces chiffres sont à considérer avec prudence, faute de statistiques consolidées, mais confirment la position du français comme deuxième langue vivante étrangère la plus enseignée après l’anglais, réellement présente sur tous les continents et dans la plupart des systèmes éducatifs nationaux.

Ces dernières estimations de l’OIF disponibles ont été publiées en 2022, sur la base de données collectées en 2020 – 2021. Elles englobent les écoles publiques et privées, les établissements d’enseignement supérieur, les centres de langues, les alliances françaises et les instituts français.


Cet enseignement s’appuie sur l’engagement de centaines de milliers d’enseignants de français langue étrangère qui sont de véritables ambassadeurs de la langue française, partout dans le monde. Dans la plupart des pays, ils sont organisés en associations nationales ou fédérales, elles-mêmes, la plupart du temps, membres de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF).

Les effectifs sont en progression partout, sauf en Europe où l’enseignement du français régresse.

Notons que beaucoup de pays n’ont pas les moyens de financer un enseignement généralisé d’une deuxième langue vivante étrangère (LV2) et dans ces pays, l’enseignement du français se limite souvent à quelques établissements spécialisés dans les langues étrangères ou à des écoles privées ou associatives comme les alliances françaises.


Là où les programmes prévoient l’enseignement d’une LV2, c’est le cas dans la plupart des pays d’Europe, la concurrence entre les langues joue à plein.

L’enseignement du français en Europe

Le français dispose de quelques implantations assez solides :

  • Son enseignement est quasi généralisé en Suisse alémanique, même si la concurrence de l’anglais y est forte en première langue, et en Belgique flamande, deux pays partiellement francophones ;
  • Le français reste la première langue vivante enseignée en Irlande, tout en étant en recul, et au Royaume Uni où il est de plus en plus talonné par l’espagnol.
  • Le français est la première LV2 en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Grèce, à Chypre et en Roumanie, notamment.
  • Il est bien implanté en Italie, avec 2 millions d’élèves, en Allemagne avec près d’1,4 million où il est en recul régulier, en Espagne avec 1,3 million, en Roumanie avec 1,2 million d’élèves…

Arrêtons-nous sur la situation en Espagne où l’enseignement du français est confronté à un contexte difficile. Le système éducatif est très décentralisé : ce sont les autonomies qui décident du caractère obligatoire ou non de la deuxième langue vivante. Beaucoup choisissent de privilégier leur langue régionale ou des matières jugées plus stratégiques comme l’anglais ou les mathématiques. Cela a conduit à une baisse notable du nombre d’élèves apprenant le français (près de 200 000 de moins en quatre ans), même si le chiffre global reste élevé, autour de 1,3 million. Mais on peut aussi noter un certain nombre de points positifs. Par exemple le développement de classes dites « Bachibac » dans des établissements publics (donc gratuits) conduisant à une double diplomation, le baccalauréat français et le diplôme de fin d’études secondaires espagnol, le Bachillerato, ce qui, au passage, concurrence aujourd’hui les écoles françaises dans ce pays dont les droits d’écolage sont élevés. Par ailleurs, le français est toujours valorisé dans la fonction publique, dans le secteur du tourisme et dans les concours nationaux, où il donne droit à des points supplémentaires. On voit, à cet exemple que le français langue étrangère en Espagne est dans une situation plus fragile que ne l’est l’espagnol en France qui arrive largement en deuxième position derrière l’anglais comme LV2.

Arrêtons-nous aussi sur ces situations de concurrence entre LV2 en Europe qui obéissent souvent à des considérations locales :

  • L’allemand devance ainsi le français dans de nombreux pays d’Europe centrale et orientale et d’Europe du Nord, comme la Hongrie, la Pologne, la Serbie, la Norvège et même le nord de la Grèce, pour ne citer que quelques pays.
  • En Suède, c’est l’espagnol qui arrive en deuxième position, après l’anglais et devant l’allemand et le français.
  • Le russe devance l’allemand et le français dans les pays baltes, en Géorgie ou encore en Bulgarie.
  • L’italien est la 3e langue la plus enseignée en Slovénie et en Croatie, devant le français en 4e position.
  • L’italien et l’espagnol devancent le français à Malte…

La situation est plus favorable, en Afrique du Nord et au Proche-Orient, où les chiffres sont en progression. Le français est enseigné dès la première année du primaire au Maroc, en deuxième année en Tunisie, et en troisième année en Algérie, en concurrence désormais avec l’anglais. Le français est aussi largement enseigné en Egypte.

Au Liban, le système éducatif propose un enseignement bilingue anglais-arabe ou français-arabe. Aujourd’hui il y a un équilibre entre les écoles proposant un enseignement en anglais (50,6 %) et en français (49,4%), mais l’enseignement en français a connu une baisse importante puisque les écoles francophones représentaient 66% de l’ensemble des écoles libanaises en 2000.

En Afrique subsaharienne non francophone, le français est également assez fortement implanté, avec 12,7 millions d’élèves, notamment au Nigeria et au Ghana, deux pays qui se situent dans un environnement francophone. Il a progressé ces dernières années en Angola et en Ethiopie (avant la crise).

En Amérique latine et dans les Caraïbes, son enseignement a beaucoup régressé dans les systèmes éducatifs et l’offre se limite parfois aux seules alliances françaises. C’est par exemple le cas en Bolivie où le français a disparu au profit de l’enseignement des langues premières. Dans les pays hispanophones du Mercosur, il est en concurrence avec le portugais et au Brésil avec l’espagnol. Le Costa Rica fait figure d’exception car le français y est obligatoire comme LV2 dans le secondaire. Mais il existe dans cette région du monde un réseau assez dynamique d’alliances françaises.

En Amérique du Nord, son enseignement est surtout développé dans les provinces anglophones du Canada et, dans une moindre mesure aux Etats-Unis où l’enseignement des langues étrangères n’est plus considéré comme prioritaire.

Arrêtons-nous sur la situation dans les provinces anglophones du Canada qui proposent un programme d’enseignement en immersion.
Nées dans les années 1960 à Saint-Lambert, au Québec, les écoles d’immersion française représentent l’une des plus belles réussites du bilinguisme canadien. D’abord expérimentale, cette approche a rapidement essaimé dans toutes les provinces anglophones, portée par le désir de familles et d’enseignants d’offrir à leurs enfants une réelle maîtrise du français dans un environnement majoritairement anglophone. Aujourd’hui, on compte plus de 2 100 écoles d’immersion à travers le pays, scolarisant environ 480 000 élèves pour le Canada hors Québec qui suivent un parcours, du primaire au secondaire. Les disciplines y sont enseignées en français pour environ la moitié du temps scolaire, après une phase initiale dans les classes où l’enseignement se fait presque entièrement en français avant d’être graduellement réduit au fil des années. Cette méthode s’appuie sur une immersion naturelle dans la langue : les élèves apprennent les mathématiques, les sciences ou l’histoire directement en français, ce qui favorise un bilinguisme durable et une ouverture culturelle. Les résultats scolaires sont excellents : les jeunes issus de l’immersion obtiennent, en moyenne, des performances égales ou supérieures à celles de leurs pairs scolarisés dans l’enseignement anglophone, tout en atteignant une aisance remarquable dans la langue de Molière.
On compte également quelques écoles d’immersion en français aux États-Unis, notamment en Louisiane et en Nouvelle-Angleterre. (Sources ACPI / Association canadienne des professionnels de l’immersion).

En Asie et en Océanie, le français est assez présent en Inde, à la fois dans le dispositif scolaire et dans le réseau des alliances françaises et en Nouvelle-Zélande où il est la première langue vivante enseignée dans le secondaire.
Son enseignement concerne des effectifs limités dans des pays comme le Viêtnam, le Cambodge et le Laos, membres de la Francophonie, la Chine et le Japon où il est essentiellement présent dans l’enseignement supérieur, mais son enseignement progresse en Chine, au Cambodge qui accueillera le prochain Sommet de la Francophonie, au Laos, en Malaisie, en Thaïlande. A signaler la mise en place d’un important programme de formation de professeurs de français en Ouzbékistan.

En Australie, avec 18,1% des effectifs, il est légèrement devancé par le mandarin (21,9 %) et le japonais ((20,2%) et devance l’italien (8,5%).
En revanche, l’enseignement du français a reculé au Japon et au Kazakhstan.

Arrêtons-nous sur l’enseignement du français dans les instituts français et les alliances françaises. À côté des systèmes éducatifs qui scolarisent l’immense majorité des élèves de français, il existe deux grands réseaux de diffusion de la langue française : les 98 instituts français et leurs 138 antennes, établissements publics gérés par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères, et les 829 alliances françaises, premier réseau culturel mondial, de droit associatif, animées par des personnalités locales francophiles, avec ou sans soutien des ambassades de France.


Au total, les instituts français et alliances françaises accueillent plus de 600 000 étudiants.


Ces deux réseaux complémentaires constituent les sentinelles de la présence culturelle française dans le monde : ils assurent une présence française dans plus de 1 000 villes dans le monde et offrent généralement, au-delà des cours, des espaces de culture, de débat et de création.

La francophonie institutionnelle

L’Organisation internationale de la Francophonie est la seule organisation multilatérale conçue sur la base d’un lien avec une langue.

Les autorités françaises ne sont pas à l’origine de la création de la Francophonie institutionnelle. Celle-ci a été voulue par quatre personnalités étrangères, issues de la colonisation, Léopold Sedar Senghor (Sénégal), Habib Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger) et Norodom Sihanouk (Cambodge). Elle trouve son fondement juridique dans le traité de Niamey de mars 1970 qui a créé l’Agence de coopération culturelle et technique qui comptait au départ 21 membres.

Au fil du temps, cette agence a été transformée en Organisation internationale. On est passé d’une logique de coopération à une approche plus politique, en particulier avec l’organisation, tous les deux ans à partir de 1986, d’un Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, instance suprême de l’organisation et la création en 1997 d’un poste de secrétaire général de la Francophonie et l’adoption de la Charte de la Francophonie.


Aujourd’hui, l’OIF regroupe 90 États et gouvernements membres, dont 81 Etats indépendants et 9 entités non souveraines, bien au-delà donc de l’espace francophone. Seuls, l’Algérie et Israël, parmi les pays comptant une présence francophone significative, n’en font pas partie. Cette diversité constitue à la fois sa richesse et un défi pour sa cohérence.


L’OIF a son siège à Paris et est actuellement dirigée par Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des affaires étrangères du Rwanda et secrétaire générale de la Francophonie depuis 2019.

L’adhésion de pays non francophones s’explique par des considérations multiples :

Les missions de l’OIF couvrent un champ d’activités extrêmement large

  • Promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique
  • Promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l’Homme
  • Appuyer l’éducation, la formation, l’enseignement supérieur et la recherche
  • Développer la coopération économique au service du développement durable

L’OIF dispose aujourd’hui de 13 représentations extérieures réparties dans le monde, dont l’Institut de la Francophonie pour l’Éducation et la Formation (IFEF) basé à Dakar, centré sur l’enseignement et l’apprentissage du français.

La Direction de l’enseignement et de l’apprentissage du français, rattachée à l’IFEF, est pilotée depuis Djibouti. Elle supervise trois centres régionaux de formation : le CREFAP à Hô Chi Minh-Ville, le CREFECO à Sofia et le CREF de Djibouti, chargés d’assurer la formation des professeurs de français, ainsi que l’accompagnement méthodologique et pédagogique des États membres.
L’OIF a réorganisé ses programmes pour placer les CREF au cœur du dispositif de formation et d’appui aux enseignants de français dans le monde.
Depuis 2024, l’OIF ne subventionne plus directement la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF). Les financements sont désormais redirigés vers les CREF, qui soutiennent directement les associations nationales d’enseignants de français, via les représentations régionales.


Le programme des “Enseignants volontaires de la Francophonie”, géré par l’IFEF à Djibouti, permet, en outre, d’envoyer des enseignants de français dans les pays demandeurs pour une mission d’un an renouvelable, dans le cadre des plans nationaux d’éducation.


Le Pôle “Langue française”, autrefois installé à Paris, a été déplacé à Addis-Abeba, où il pilote désormais le projet “Français, langue internationale”, consacré à la promotion du français et du multilinguisme dans les organisations internationales.

A noter également le rôle important de l’Observatoire de la langue française de l’OIF qui publie un rapport détaillé tous les quatre ans sur la langue française dans le monde dont sont extraites la plupart des données chiffrées figurant dans cet article. Le dernier rapport est en accès direct et gratuit sur le site de l’OIF.

A noter aussi l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), créé en 2009 et rattaché à l’Université Laval à Québec, qui, sans faire partie de la Francophonie institutionnelle en est un partenaire scientifique important. Fruit d’un accord entre le gouvernement du Québec, l’OIF et l’AUF, il analyse les dynamiques démographiques, éducatives et linguistiques dans les pays francophones

Cette attractivité que connaît l’OIF s’accompagne toutefois de réelles fragilités.

Car si l’organisation a grandi, elle a aussi des limites importantes.


Des limites financières, d’abord : ses moyens restent extrêmement modestes au regard de ses ambitions. (Budget de l’ordre de 67 – 68 M€).


Des limites politiques, ensuite : la diversité de ses membres rend parfois difficiles les prises de position claires sur les questions de droits humains, de gouvernance ou de démocratie. Et ces dernières années, ces tensions se sont cristallisées. En 2023, trois pays d’Afrique de l’Ouest, le Niger, le Burkina Faso et le Mali, ont décidé de quitter l’OIF, invoquant des désaccords politiques et un rejet des ingérences extérieures. C’est une perte non seulement en termes d’équilibre géographique mais aussi sur le plan symbolique. Car la Francophonie s’est historiquement construite avec l’Afrique, elle a même été créée à Niamey au Niger et son avenir passe par elle.


Sous les mandats de ses deux premiers secrétaires généraux, Boutros Boutros-Ghali (1997-2002) et Abdou Diouf(2002-2024), l’OIF a joué un rôle significatif sur la scène internationale, notamment dans les négociations qui ont conduit à l’adoption par l’UNESCO de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle le 2 novembre 2001 par la 31e Conférence générale de l’UNESCO puis de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles adoptée le 20 octobre 2005 par la 33e Conférence générale de l’UNESCO.


Sous le mandat de Louise Mushikiwabo, l’OIF s’est recentré sur le soutien à la langue française dans la diversité linguistique de la Francophonie. C’est ainsi que lors du Sommet de Djerba en Tunisie, en novembre 2022, les Etats membres de l’OIF ont signé une déclaration par laquelle ils s’engagent notamment à :

  • « encourager un apprentissage de qualité du français et en français, dans nos frontières et au-delà ;
  • renforcer la position de cette langue sur la scène internationale, dans le respect du multilinguisme, gage d’un multilatéralisme plus démocratique et plus efficace ;
  • encourager son usage dans les échanges éducatifs, économiques, culturels, dans la recherche scientifique, ainsi que dans l’espace numérique ;
  • valoriser cette langue dans notre communication institutionnelle ainsi que dans les médias. »

Le prochain rapport sur la langue française qui doit paraître en 2026 permettra peut-être d’apprécier les premiers effets de cette déclaration.

Le dernier Sommet de la Francophonie s’est réuni en octobre 2024 à Villers-Cotterêts. Cette petite commune de 10 000 habitants environ, aujourd’hui dans le département de l’Aisne, est le lieu où le roi François 1er avait promulgué en août 1539 l’ordonnance qui institua ce qui allait devenir l’état-civil et qui établit que tous les actes légaux et notariés seront désormais rédigés en « langage maternel français et non autrement ». Ce texte marque, sur le plan juridique, la naissance du français.


Installée dans le château Renaissance admirablement restauré sous l’impulsion du président Emmanuel Macron, la Cité internationale de la langue française propose un parcours intitulé « L’aventure du français » à travers le temps et l’espace pour donner à voir et à entendre la langue française. Ce parcours comprend trois étapes :

  • Le français, une langue monde. Les visiteurs découvrent l’univers que constitue la langue française, avec ses différentes formes d’expression mais aussi son rapport au monde, avec sa diffusion sur les différents continents et ses relations avec les autres langues.
  • Le français, une invention continue. Les visiteurs peuvent explorer la langue dans son fonctionnement – de la constitution de son vocabulaire à l’évolution de sa prononciation, en passant par sa normalisation – mais, aussi dans la variété de ses usages et sa capacité à se réinventer constamment.
  • Le français une affaire d’Etat. Le statut d’une langue, sa place dans la société et les conditions de son emploi ont toujours une dimension politique. C’est particulièrement vrai en France : royal ou républicain, l’Etat a placé la langue française au coeur de la construction politique de la Nation. Si le français est la seule langue officielle de France, il cohabite depuis toujours avec de nombreuses langues, régionales ou non territoriales. Plus de 72 langues régionales sont officiellement reconnues à ce jour.

C’est donc dans ce lieu chargé d’histoire que s’est déroulée, le 4 octobre 2024, la première journée de ce Sommet de la Francophonie, organisé pour la troisième fois en France, 33 ans après celui de Paris où le président Mitterrand avait accueilli 47 chefs d’Etat et de gouvernement au palais de Chaillot. Cette fois 88 Etats et gouvernements étaient représentés.

Photo officielleduSommetde la Francophonie à Villers-Cotterêts. 4 octobre 2024

La Francophonie institutionnelle compte aussi 4 opérateurs directs

L’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), le plus vaste réseau universitaire au monde, avec plus de 1 100 universités membres réparties dans près de 120 pays. (Budget annuel d’environ 40 M€, sévèrement amputé, de près de la moitié en 2025).
L’AUF agit en soutien aux universités du Sud, mais aussi en dialogue avec les universités du Nord et s’efforce de promouvoir les co-diplomations entre établissements francophones et la mobilité des étudiants au sein de l’espace francophone. A cet égard, il faut saluer le Programme International de Mobilité et Employabilité Francophone (PIMEF), adopté lors du Sommet de la Francophonie de Villers-Cotterêts en 2024, qui vise à faciliter les parcours croisés et les échanges entre institutions du réseau francophone.


TV5Monde, la chaîne généraliste francophone, diffusée dans plus de 200 pays et territoires et reçue dans plus de 257 millions de foyers (Budget annuel autour de 110 M €) et premier opérateur mondial francophone en audience cumulée.
TV5Monde propose une programmation diversifiée, issue de plusieurs chaînes publiques partenaires (France Télévisions, RTBF (Belgique), Radio-Canada, RTS (Suisse) et Télé-Québec. Elle met en avant la pluralité des voix francophones, qu’elles soient africaines, européennes, caribéennes ou canadiennes.
Et TV5Monde, ce n’est pas seulement de l’information ou du divertissement. C’est aussi une plateforme pédagogique, avec des ressources en ligne pour l’enseignement du français, des modules interactifs, des séries documentaires à visée éducative. C’est aussi une plateforme de vidéo à la demande, TV5MONDEplus une sorte de Netflix de la Francophonie qui permet de toucher un public plus jeune, plus mobile, plus international. La nouvelle PDG, Kim Younes, entreprend des réformes importantes visant à « renouveler une partie de l’offre autour de concepts novateurs susceptibles d’attirer les jeunes. » Un JT à destination des adolescents vient d’être lancé « C’Carré », diffusé sur les réseaux sociaux et en linéaire depuis la rentrée 2025 – 2026.

Les deux autres opérateurs directs de la Francophonie, l’Université Senghor à Alexandrie qui intervient dans la formation de cadres africains et l’Association internationale des maires francophones (AIMF) associant plus de 265 villes dans 49 pays, complètent ce dispositif.


L’Assemblée des parlementaires francophones (APF) est également un acteur de la Francophonie institutionnelle qui regroupe des élus de 78 parlements ou organisations parlementaires.

L’histoire du français est indissociable de celle de l’État. Depuis cinq siècles, la France a élaboré une politique linguistique structurée, continue et cohérente. Le français s’est imposé d’abord comme langue de l’administration, de la justice et du savoir, avant de devenir langue de culture, de diplomatie et d’éducation à l’échelle internationale.


De l’édit de Villers-Cotterêts (1539), qui imposa l’usage du français dans les actes officiels, à la création de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts (2023), en passant par celle de l’Académie française (1635), cette continuité témoigne d’une conception durable du rôle de la langue comme instrument de cohésion nationale et de rayonnement international. À travers les siècles, la politique linguistique française a connu des inflexions majeures : centralisation à l’époque monarchique, démocratisation avec l’école républicaine, ouverture internationale avec la Francophonie.


Cette politique s’est incarnée dans des institutions (Académie française, Délégation générale à la langue française et aux langues de France, ministère des affaires étrangères et ses services culturels, Alliance française, Mission laïque française, Agence pour l’enseignement français à l’étranger, France Education international, Institut français), mais aussi dans des textes fondateurs : les lois Ferry (1881 – 1882) sur l’école laïque et obligatoire, l’introduction de l’article 2 de la Constitution sur la langue de la République (1992), la loi Toubon sur l’emploi du français (1994) ou encore la loi Molac sur les langues régionales (2021). Elle s’est également prolongée dans la coopération internationale, avec la création de structures multilatérales comme la CONFEMEN (1960), l’ACCT (1970), ancêtre de l’OIF, l’AUPELF (1961), devenue AUF et TV5Monde.
Le tableau, ci-dessous, retrace les principales étapes de cette histoire linguistique, depuis 1539 jusqu’à 2025.

La politique linguistique française, et francophone depuis l’accord conclu à Niamey, le 20 mars 1970, qui institue l’Agence de coopération culturelle et technique, ancêtre de l’OIF, s’inscrit donc dans ce continuum de cinq siècles. Et elle associe désormais à la fois les 90 pays et gouvernements membres de l’OIF et, avec le consortium de l’Alliance européenne pour les technologies des langues, 25 des 27 Etats membres de l’Union européenne.

Elle s’appuie, en outre, sur un ensemble de textes, d’institutions et de services qui garantissent une continuité et une cohérence de l’action publique, relayée par de nombreux acteurs publics, associatifs et privés.

Les réussites sont nombreuses, comme l’illustre la richesse de ce tableau. Citons en particulier :

  • Les alliances françaises, qui ont fêté leur 140e anniversaire en 2023, constituent aujourd’hui le premier réseau culturel mondial, avec plus de 800 établissements. Et de nouvelles alliances continuent à être créées chaque année.
  • Les établissements d’enseignement français à l’étranger qui constituent un réseau éducatif d’excellence présent sur les cinq continents.
  • Les services de coopération et d’action culturelle du ministère des affaires étrangères, présents dans la plupart des pays du monde, chargés de conduire la politique française en matière de culture, d’éducation, de langue française, de recherche et de développement. Ils pilotent aussi le réseau des Instituts français.
  • France Médias Monde, pôle audiovisuel de la France avec France 24 et RFI qui diffusent une information indépendante en 20 langues et touche chaque semaine des dizaines de millions d’auditeurs et téléspectateurs sur les cinq continents.
  • France Education International, opérateur à l’international du ministère de l’éducation nationale, chargé de l’expertise en éducation et formation. L’établissement délivre chaque année quelque 750 000 diplômes et tests de langue française dans plus de 170 pays, 50 000 attestations de reconnaissance de diplômes étrangers et gère le programme d’échange d’assistants de langue, créé il y a 120 ans, qui intéresse aujourd’hui environ 78 pays, sans oublier, bien sûr, la Francophonie institutionnelle, qui a donné naissance au premier réseau universitaire mondial, l’Agence universitaire de la Francophonie, et à l’un des plus grands médias audiovisuels francophones internationaux, TV5 Monde. Et cette liste est loin d’être exhaustive.

Mais cette politique souffre aujourd’hui d’un manque de cohérence stratégique, de moyens trop limités et d’une faible appropriation sociale.

Manque de cohérence stratégique

Sur le plan institutionnel, la stratégie d’appui à la promotion du français manque de cohérence. Le discours du président Macron du 20 mars 2018 à l’Institut de France avait tracé des lignes d’action ambitieuses : il affirmait que le français s’était émancipé de la France, qu’il était devenu une langue-monde, riche de sa diversité. Il appelait à décentrer la francophonie, non plus comme une périphérie de la France mais comme une communauté mondiale vivante. Il soulignait l’importance des professeurs de français et proposait d’améliorer l’accueil des migrants en augmentant les formations à la langue française. Il lançait une stratégie numérique francophone.

Mais cette ambition n’a pas été portée à son terme. Il y a eu, bien sûr, la remarquable restauration du Château de Villers-Cotterêts qui fut le deuxième chantier patrimonial après Notre-Dame de Paris, avec un investissement de 200 millions d’euros, et la création de la Cité internationale de la langue française ainsi qu’une meilleure implication de l’Agence française de développement dans des projets de soutien à la francophonie, en Afrique subsaharienne notamment. Mais les services du Quai d’Orsay se sont focalisés sur l’enseignement français à l’étranger, sans véritable avancée, en affichant un objectif de doublement des effectifs d’ici 2030, inatteignable dans les faits, qui a créé des situations de concurrence préjudiciables à ce dispositif qui constitue un des fleurons de la diplomatie culturelle de la France.

Et que dire du recul du français et du plurilinguisme dans les institutions européennes ?

La présidence française du Conseil de l’Union européenne (1er janvier – 30 juin 2022), un an après le Brexit (31 janvier 2020 et fin de la période de transition le 31 décembre 2020) offrait une opportunité exceptionnelle de renforcer le plurilinguisme dans les pratiques de travail au sein des institutions européennes. La France se devait d’intervenir en ce sens. Un groupe de personnalités indépendantes issues de différents Etats européens, et représentant une diversité de profils (universitaires, journalistes, fonctionnaires…), sous la présidence de Christian Lequesne, professeur de sciences politiques et spécialiste reconnu des affaires européennes, avait produit un rapport intitulé « Diversité linguistique et langue française en Europe » remis en octobre 2021. Ce rapport plaidait pour un renouveau du multilinguisme, soulignant que ce combat touche autant à la démocratie européenne qu’à la souveraineté culturelle.
Mais un arbitrage interne à l’administration française a finalement privilégié d’autres priorités pour la présidence française (économie, sécurité, climat) et cette question est passée au second plan ou plutôt aux oubliettes.

Moyens limités

La France reste le premier bailleur de la Francophonie institutionnelle (OIF ; AUF ; TV5Monde…) avec une contribution totale de 137 M€ en 2023 et de 147 M€ en 2024, incluant des arriérés et les coûts liés à l’organisation du Sommet. Mais, avec une dette publique dépassant 3 300 milliards d’euros, environ 114 % du PIB, un déficit budgétaire de 5,8 % du PIB en 2024 et une situation politique incertaine qui freine les investissements, la France est contrainte de réduire ses dépenses. L’Agence française de développement a ainsi vu son budget réduit d’un tiers entre 2024 et 2025. Le programme 185 Diplomatie culturelle et d’influence du ministère de l’Europe et des affaires étrangères a baissé de 6 %. Même l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, pourtant désignée comme priorité présidentielle, a subi une coupe budgétaire de 3,1 % en 2025. D’autres économies sont à attendre en 2026. Il n’existe malheureusement pas de lobby actif sur ces postes de dépenses, à la notable exception de l’enseignement français à l’étranger, très observé par les Français expatriés et les élus des Français de l’étranger.

Ces restrictions budgétaires auront des conséquences sur l’enseignement français à l’étranger qui est un des principaux postes de dépenses, mais aussi et sans doute surtout sur la politique d’aide au développement en Afrique francophone dans le domaine de l’éducation et sur la politique d’influence mise en œuvre par le Quai d’Orsay dans laquelle entre le soutien à l’enseignement du français dans le monde.

Faible appropriation sociale :

La francophonie reste marginalisée dans le débat public, car l’indifférence des Français sur ce sujet est grande. Les Français sont bien sûr attachés à leur langue – il suffit de se rappeler les débats suscités par la réforme de l’orthographe en 1989 qui avait entraîné un recul du gouvernement Rocard, – mais ils ne se sentent pas concernés par son rayonnement à l’international. Les Français, pour la plupart, ne se perçoivent pas comme francophones.

Cette indifférence s’explique par l’attrait des élites françaises pour le soft-power anglo-américain, dont les codes imprègnent profondément la société.

Dans le même temps, l’enseignement supérieur français dispensé en anglais s’est beaucoup développé ces dernières années, en particulier dans les écoles de commerce… Selon Campus France, 1700 formations (bachelor et master) sont accessibles en anglais en France. Et en 10 ans, l’offre a augmenté de plus de 50 % !

Comment espérer une politique linguistique ambitieuse si la société elle-même ne perçoit plus la langue comme un enjeu stratégique ? Le Sommet de Villers-Cotterêts, moment pourtant symbolique et fort qui a accueilli près d’une centaine de délégations s’est déroulé dans un silence médiatique assourdissant, à la notable exception de TV5Monde qui a bien couvert l’événement.

Peut-être faut-il en rechercher également les causes dans les profonds bouleversements géopolitiques que nous traversons. Nous vivons un moment charnière dans l’histoire des relations internationales. L’ordre mondial tel qu’il avait été pensé en 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, autour des Nations Unies, d’un multilatéralisme occidental, et d’un certain équilibre Nord-Sud, est aujourd’hui profondément remis en cause. Une partie croissante des pays dits « du Sud », les BRICS, mais bien au-delà, aspirent à un rééquilibrage des puissances, contestant ouvertement la légitimité de l’Occident à fixer les règles du jeu.

Dans ce contexte, le poids de l’Europe, et de la France, se réduit. L’Union européenne est certes une des toutes premières puissances économiques du monde avec ses 450 millions d’habitants, mais son influence sur le plan politique reste limitée, notamment en raison de ses divisions internes, et, sur le plan militaire, elle demeure dépendante depuis 75 ans du parapluie américain, dont l’avenir est aujourd’hui incertain. L’engagement américain pour la défense du continent est de moins en moins évident, et cette évolution ne date pas de Donald Trump. Dès la présidence Obama, un basculement stratégique vers le Pacifique était amorcé.

La France, qui fut, dans les années 1960, quatrième puissance mondiale, n’est plus que la septième économie mondiale aujourd’hui derrière les Etats-Unis, la Chine, l’Allemagne, le Japon, l’Inde et le Royaume-Uni. Son influence diplomatique décline, en particulier en Afrique. Les événements récents l’ont illustré de manière brutale : au Mali, au Burkina Faso, au Niger, des régimes militaires issus de coups d’État ont rompu les liens historiques avec la France. Mais au-delà de ces cas spectaculaires, ce sont des pays longtemps proches de Paris, comme la République centrafricaine, le Tchad ou encore le Gabon, qui prennent leurs distances, sans parler de l’Algérie qui a fait de la France un bouc émissaire facile pour masquer ses propres difficultés et le rejet dont le régime fait l’objet dans l’opinion publique, comme on a pu le constater en 2019 avec le Hirak.

Dans les organisations internationales, l’Afrique francophone s’est largement émancipée dans ses votes des positions de la France. Les diplomaties russes et chinoises y sont devenues plus actives et plus offensives.

Ainsi, la France a su bâtir au fil des siècles une politique linguistique exemplaire. Mais elle est aujourd’hui confrontée à des défis majeurs qu’il lui appartient de relever.

A partir de cet état des lieux, examinons les perspectives de développement des grandes langues de communication, puis le tournant technologique que nous sommes en train de vivre et ses conséquences potentielles à court et moyen terme.

Quel avenir pour les grandes langues de communication ?

L’anglais est dans une position dominante sans précédent dans l’histoire.
Première langue mondiale par le nombre de locuteurs et par son expansion géographique, l’anglais est la principale langue des affaires, de la recherche scientifique, de la diplomatie, du transport aérien, des grandes plateformes numériques, les GAFAM (Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft), du soft power américain et, à ce jour, de l’intelligence artificielle, même si, dans ce domaine, l’Europe et la Chine n’ont pas dit leur dernier mot…
Cette situation hégémonique résulte d’un processus amorcé dès la fin de la Première Guerre mondiale, qui a fait de l’anglais progressivement la nouvelle lingua franca, un phénomène amplifié par la mondialisation et la domination économique, culturelle et technologique des États-Unis au XXᵉ siècle. Le cinéma, la musique populaire, la publicité, les sciences et, aujourd’hui, les algorithmes, ont contribué à cette extension planétaire.

Mais cette suprématie linguistique n’est pas sans poser problème, comme le faisait observer le recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, M. Slim Khalbous, soulignant les difficultés des chercheurs pour publier en français, lors de la première Université d’été de la Francophonie à Rabat, en octobre 2024 : « Toutefois, ces difficultés concernent en réalité toutes les langues internationales, à l’exception de l’anglais, car seulement 6 % des publications scientifiques dans les revues indexées se font dans une autre langue, à savoir : le français, l’espagnol, le portugais, l’arabe, le mandarin, l’allemand… Cette hégémonie du monolinguisme scientifique risque de mener encore plus vers une pensée unique et dangereuse, qui ne reflète ni la diversité nécessaire de la pensée intellectuelle, ni la variété des solutions et innovations indispensables face à la complexité des défis de l’avenir qui se posent à l’humanité. »

Cette menace pour la diversité intellectuelle et la créativité scientifique a conduit deux pays, la Chine et le Brésil, à prendre des mesures pour soutenir la publication locale des travaux de recherche scientifique.
Dans un registre voisin, la protection de la souveraineté culturelle, la France avait réagi en promulguant en 1994 la loi Toubon. D’autres pays, comme l’Iran, la Russie, la Corée du Sud ou encore la Turquie ont pris ou envisagent de prendre des mesures visant à limiter l’influence de l’anglais.

Arrêtons-nous sur la politique des langues en Chine.

De 1949, année de la révolution, aux années 1960, en raison de l’alliance sino-soviétique, le pays a connu une prédominance du russe. A partir des années 1970, il y a eu une montée progressive de l’anglais qui est devenu obligatoire en 1978 à l’école secondaire et aux concours universitaires. Symbole de l’ouverture économique post-maoïste, l’anglais a été massivement adopté par les élites et le système éducatif jusqu’au tournant de 2010 marqué par une volonté de purification du chinois écrit. Une directive officielle a limité l’usage des mots étrangers dans les publications, imposé des annotations en chinois et visait à préserver la clarté grammaticale du mandarin. En 2017 – 2018, une réforme éducative a, par ailleurs, introduit d’autres langues étrangères dès le collège (français, allemand, espagnol, japonais, coréen), permettant à chaque école de choisir sa première langue vivante. Cette mesure marque une volonté de rééquilibrer les influences internationales et d’élargir l’horizon diplomatique de la Chine.

L’espagnol, lui, connaît une dynamique forte, surtout en Amérique latine et aux États-Unis. C’est la langue maternelle d’environ 495 millions de personnes contre environ 370 à 390 millions pour l’anglais, faut-il le rappeler ? Parlée sur trois continents, avec une présence croissante dans les institutions internationales, elle bénéficie d’un réseau culturel solide, porté par l’Institut Cervantes, et d’une vitalité démographique remarquable. Son expansion reste cependant régionalisée malgré son poids démographique, comme langue maternelle.
Le défi de l’espagnol est de se mondialiser et d’investir les champs scientifiques, technologiques, juridiques, encore très largement dominés par l’anglais. Les récentes initiatives de coopération linguistique entre l’Espagne et les pays d’Amérique latine visent à renforcer l’hispanophonie, tandis que les États-Unis deviennent paradoxalement le deuxième pays hispanophone du monde.
Le décret signé par le président Trump le 1er mars 2025, déclarant l’anglais comme la langue officielle des Etats-Unis au niveau fédéral est, à cet égard, révélateur, même s’il s’agit d’un acte essentiellement symbolique, sans portée législative générale et limité aux agences de l’exécutif ; il traduit la volonté d’une partie du corps politique américain de réaffirmer une identité linguistique nationale face à la montée du bilinguisme anglais-espagnol.

Le mandarin, première langue parlée au monde en nombre de locuteurs natifs (près d’un milliard), reste puissamment ancré dans sa sphère d’origine. La Chine a entrepris depuis deux décennies une politique active de diffusion linguistique, avec des instituts Confucius dans plus de 100 pays. Mais la structure même du mandarin et son système d’écriture limitent encore son accessibilité. De plus, l’apprentissage du chinois reste perçu comme difficile. Le véritable défi du mandarin, ce n’est pas la conquête du monde, c’est sa capacité à exister en dehors du monde chinois.
Mais le lien entre la puissance économique et militaire d’un pays et l’expansion de sa langue est naturel et il y a donc tout lieu de penser que le mandarin verra son influence se renforcer sensiblement au cours du XXIe siècle.

L’arabe est une langue paradoxale : plus de 330 millions de locuteurs, un statut officiel dans une vingtaine de pays, une place dans les institutions internationales… mais une très grande fragmentation interne. L’arabe littéral coexiste avec des variétés dialectales parfois très éloignées. Cette diglossie limite sa fonction véhiculaire. Pour que l’arabe s’affirme comme langue de communication globale, il faudrait renforcer l’enseignement du littéral, produire davantage de contenus scientifiques et techniques et investir dans les industries culturelles numériques arabophones (plateformes, jeux, streaming, édition), qui progressent rapidement mais restent sous-structurées.

Le portugais progresse, porté par la démographie brésilienne et une présence en Afrique (Angola, Mozambique) et en Europe. Mais il reste une langue périphérique dans les échanges mondiaux. Sa reconnaissance institutionnelle à l’ONU et la coopération linguistique au sein de la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP) témoignent toutefois d’un effort collectif pour en faire une langue de diplomatie et d’innovation. Son influence à venir est très directement liée à celle du Brésil.

L’allemand, quant à lui, reste une langue puissante sur le plan scientifique et industriel. Mais son rayonnement est essentiellement européen. C’est la langue la plus parlée comme langue maternelle dans l’Union européenne ; c’est une langue qui est aujourd’hui une des plus influentes, comme le montre le baromètre Calvet. C’est aussi une langue de culture, qui conserve une forte attractivité dans l’enseignement secondaire, notamment en Europe, mais son influence est stable, voire déclinante à l’échelle globale.

Le russe reste une grande langue de culture mais voit décliner son rôle de langue de communication internationale. Son avenir dépendra de la capacité de la Russie à renouer des liens culturels et scientifiques avec le reste du monde et des choix politiques des pays post-soviétiques vis-à-vis du multilinguisme (progression du mandarin et du turc en Asie centrale)
Il dépendra aussi des politiques éducatives et de la politique d’influence de la Russie (médias, universités, coopération). La guerre en Ukraine a affaibli son image et accéléré le recul du russe dans plusieurs pays d’Europe orientale et du Caucase, au profit de l’anglais et du turc.

Prospective technologique

Le véritable basculement que nous vivons aujourd’hui ne tient peut-être pas tant aux équilibres géolinguistiques et géopolitiques qu’à la révolution technologique en cours. L’intelligence artificielle, la traduction automatique, la reconnaissance vocale, les interfaces multilingues bouleversent en profondeur notre rapport aux langues. Dans ce nouvel environnement numérique, les barrières linguistiques semblent s’effacer, les textes se traduisent en temps réel, les plateformes proposent du contenu dans toutes les langues… et pourtant, jamais la domination de l’anglais ne s’est autant affirmée.

Car derrière cette apparente ouverture se cache une concentration inédite des outils, des normes et des algorithmes. Les grands modèles d’IA sont conçus, entraînés, optimisés majoritairement en anglais. La majorité des corpus utilisés proviennent de contenus anglophones. Le multilinguisme est souvent affiché, mais rarement équitable. Les langues comme le français, l’arabe ou le portugais sont sous-représentées, tandis que la plupart des langues africaines n’y figurent quasiment pas.

Traduire un texte source anglais vers le français rend accessible en français une pensée anglophone, mais ne produit pas une pensée francophone. Même lorsqu’elle est techniquement irréprochable, la traduction automatique d’un article scientifique anglais ne reproduit pas la logique de pensée propre à une culture francophone : elle transfère des mots, non une manière de raisonner. Il en résulte un risque majeur non seulement d’appauvrissement de la langue française mais surtout de perte d’une structure de pensée, d’une « épistémologie francophone ». Cette épistémologie s’est historiquement nourrie d’un rapport particulier entre la langue, la raison et l’universalisme, hérité des Lumières, tout en s’enrichissant aujourd’hui des apports culturels et intellectuels du monde francophone.

C’est dans ce contexte qu’a été lancé, en 2024, l’Appel de Villers-Cotterêts Pour un espace numérique intègre et de confiance dans l’espace francophone adressé aux grandes plateformes numériques, les invitant à s’engager, dans l’espace francophone, en faveur d’un environnement numérique plus transparent, responsable, protecteur et respectueux de la diversité culturelle et linguistique, bien que sa portée reste pour l’instant essentiellement déclarative face à l’attitude dominante des géants du numérique.

C’est aussi dans cette même perspective qu’a été lancée, dans le prolongement du Sommet de Villers-Cotterêts, LANGU:IA, une initiative francophone consacrée à l’intelligence artificielle appliquée aux technologies de la langue.

LANGU :IA s’articule étroitement avec l’Alliance européenne pour les technologies des langues (ALT-EDIC), consortium européen créée en février 2024 par décision de la Commission européenne et qui a été installé à la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts le 20 mars 2025.

Ce consortium rassemble 25 pays et une région, dont dix-huit membres (Bulgarie, Croatie, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Italie, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Pays-Bas, Pologne, Slovénie et Tchéquie, ainsi que la région Flandre) et huit observateurs (Autriche, Belgique, Chypre, Estonie, Malte, Portugal, Roumanie et Slovaquie). Deux pays membres de l’UE manquent à l’appel, l’Allemagne et la Suède

Au total, près de 80 partenaires de tous les pays de l’UE sont impliqués dans ces projets, pour un budget total de plus de 88 millions d’euros, dont 48.1 millions d’euros de la Commission européenne, le reste des fonds provenant des partenaires d’ALT-EDIC en Europe (entreprises, centres de recherche et universités notamment) (Sources : ministère de la culture. Réponse à une question écrite du sénateur Jean-Luc Ruelle, le 12 juin 2025)

La direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies de la Commission européenne (DG CONNECT) est chargée de concevoir et de mettre en oeuvre la politique numérique de l’UE. Elle pilote le programme « Europe numérique » dans lequel s’inscrivent la création des consortia européens pour les infrastructures numériques (European Digital Infrastructure Consortia EDIC), le financement du consortium ALT-EDIC et les actions associées comme LANG :IA. C’est donc l’autorité de tutelle de ce consortium, coordonné en France par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), en partenariat avec la DGE (ministère de l’économie et des finances) et la Coordination nationale pour l’IA.

Son directeur, Monsieur Edouard Geoffrois, expert en technologie de la langue et de l’intelligence artificielle, a pris ses fonctions en janvier 2025.

Ce consortium a pour but de développer des grands modèles de langue (LLM) ouverts, éthiques et multilingues, centrés sur les langues européennes, afin de promouvoir la diversité linguistique, la souveraineté et la qualité de traitement des contenus francophones.

Dans sa réponse au sénateur Jean-Luc Ruelle, la DGLFLF apporte des précisions sur l’état d’avancement de ce projet ainsi que de LANG :IA :
« Cette Alliance (pour les technologies des langues) a déjà obtenu le financement de quatre nouveaux projets dans le cadre du programme Europe numérique.
Au total, près de 80 partenaires de tous les pays de l’Union européenne (UE) sont impliqués dans ces projets (…). Ces quatre projets vont conduire l’ALT-EDIC à :

  • développer son infrastructure globale, avec notamment la création d’un centre européen d’évaluation des technologies des langues, et à travailler sur une plate-forme de mise à disposition et de monétisation de données (projet ALT-EDIC4EU, débuté le 1er janvier 2025 pour une durée de 4 ans, en lien avec l’espace de données linguistiques ou LDS) ;
  • collecter des données dans toutes les langues d’Europe et développer des cas d’usage en entreprise (projet LLMs4EU, débuté le 1er février 2025 pour une durée de 3 ans) ;
  • contribuer au développement d’un grand modèle de langue européen plurilingue et à code source ouvert (projet OpenEuroLLM, débuté le 1er mars 2025 pour une durée de 3 ans) ;
  • accompagner au mieux l’écosystème et notamment les jeunes pousses qui démarrent leur activité sur les technologies des langues en Europe (projet LLM-BRIDGE, qui a débuté le 1er octobre 2025 pour une durée de 3 ans).
  • L’implication d’entreprises privées, comme Lighton, Pléias, Giskard, mais aussi EDF, Orange ou Thales permet à ce consortium de se faire connaître par les acteurs économiques français.

Le projet LANGU:IA complète l’ALT-EDIC et confirme l’engagement de l’État pour sa souveraineté et sa détermination à associer les partenaires nationaux et francophones en matière d’intelligence artificielle et technologies des langues. Le projet, soutenu par France 2030, est en cours de développement, sous l’impulsion d’un préfigurateur nommé le 1er avril qui rendra ses conclusions à l’automne 2025, pour un objectif de création de LANGU : IA en 2026.
LANGU:IA vise à développer un écosystème d’innovation pour le français et les langues de France, notamment à travers l’accompagnement des acteurs industriels et académiques (accompagnement de projets de recherche notamment en phase de montage, développement et mise à disposition de données, etc.). Son hébergement est également prévu à la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts.
Le projet cherche à se positionner comme le guichet unique pour les projets de traitement automatique du français. La découvrabilité des contenus scientifiques francophones, outillée par l’IA, pourrait constituer l’un des axes d’intervention. »

Arrêtons-nous sur un outil qui illustre le tournant que nous sommes en train de vivre : les lunettes connectées à traduction simultanée.

Commercialisées depuis peu, elles permettent à leur porteur de comprendre une langue étrangère, en projetant la traduction en temps réel sur les verres. Or, dans leur configuration d’origine, ces dispositifs fonctionnent quasi exclusivement à partir de l’anglais, qui sert de langue pivot. Leur usage risque donc de créer une situation de dépendance linguistique qui pourrait à terme se muer en dépendance cognitive.

Le discours du président Macron en 2018 à l’Institut de France avait anticipé ces enjeux, évoquant la Fabrique numérique du français, une stratégie francophone pour le numérique. Mais peu a été mis en oeuvre jusqu’à présent. Or, le numérique n’est pas un espace neutre. Il est le terrain où se joue aujourd’hui la souveraineté culturelle. Il faut y coder en français, y produire du contenu en français, y bâtir des systèmes ouverts et multilingues. Il faut soutenir la recherche, financer les start-ups linguistiques, heureusement très actives, et construire des interfaces inclusives où chaque langue peut exister à égalité.

Nous entrons dans une ère où la langue ne sera plus seulement un vecteur d’identité ou de culture, mais un paramètre clé de la souveraineté. Ne pas anticiper ces mutations reviendrait à renoncer à notre existence symbolique dans le monde numérique. Le français n’aura d’avenir dans le monde numérique que s’il devient une langue de code, de données et d’innovation.

La francophonie traverse une période de recomposition profonde : son centre de gravité se déplace, sa carte se reconfigure. Portée par la dynamique démographique de l’Afrique, le nombre de ses locuteurs progresse, mais son influence réelle recule, comme le faisait observer Richard Marcoux, directeur de l’ODSEF, en mars 2025 dans le cadre d’une table ronde organisée à Montréal par l’AUF et intitulée « Les nouveaux visages de la francophonie mondiale. ». L’usage du français perd du terrain dans des secteurs décisifs : la science, la diplomatie, les technologies du savoir.

En outre, la langue française, davantage que d’autres grandes langues de communication internationale comme le mandarin ou l’espagnol, souffre d’une fragilité structurelle liée à la faible proportion de ses locuteurs natifs (environ 80 millions), ce qui induit une dépendance forte vis-à-vis des politiques éducatives des pays du Sud où il est langue d’enseignement et une vulnérabilité face aux contraintes budgétaires de ces États. L’avenir de la francophonie dépend désormais moins des capitales européennes que des décisions prises à Kinshasa, Abidjan, Dakar ou Antananarivo. C’est là que se joue, chaque jour, la vitalité de la langue dans les écoles, les universités, les médias. Et c’est là aussi que les défaillances des services publics, faute de moyens, pèsent sur la transmission du français aux nouvelles générations.

Dans le même temps, la France, affaiblie par ses tensions politiques et économiques, par une diplomatie moins audible et un effacement sensible sur le continent africain, ne dispose plus de la même capacité d’entraînement qu’autrefois.

Ces évolutions doivent être lues sans pathos, mais sans déni. Le baromètre Calvet invite à une lecture plus nuancée et plus sereine car, malgré ses fragilités, le français demeure l’autre langue-monde, présente sur tous les continents, institutionnellement reconnue, dotée d’un appareil culturel et éducatif incomparable. Sa vitalité s’appuie sur des réseaux scolaires, universitaires et médiatiques et sur une politique linguistique portée par cinq siècles d’expérience. Le français garde une capacité d’attraction, notamment auprès des classes urbaines éduquées du Sud, qui y voient un vecteur de mobilité et d’accès au savoir et est appelé à devenir une grande langue africaine, au-delà des tensions qui peuvent se manifester, ici ou là, en raison des blessures de l’histoire.

Il conserve aussi une légitimité symbolique forte, portée par une organisation internationale, l’OIF, dont le pouvoir d’attractivité reste important, puisqu’elle attire, sommet après sommet, de nouveaux pays et gouvernements. Cependant, l’indifférence d’une large part de l’opinion publique française à l’égard de la francophonie, plus sensible au soft power américain qu’à la solidarité francophone, demeure un handicap majeur.

L’avenir du français dépend aussi des mutations géopolitiques et géolinguistiques globales. Dans un monde où le numérique redessine les hiérarchies linguistiques, le français doit encore gagner la bataille du numérique, celle des données, des algorithmes, de l’intelligence artificielle générative.

En définitive, l’avenir du français se joue à la croisée de forces contraires : expansion démographique et fragilité structurelle ; attractivité de la francophonie et indifférence des Français ; ambition technologique et déficit d’investissement ; richesse culturelle et misère de nombreux systèmes éducatifs, Il faut l’envisager avec lucidité, sans catastrophisme ni triomphalisme. Car le français ne domine plus. Il est loin ce temps où les puissants se targuaient de parler cette langue ou entretenaient des correspondances en français, de Catherine II, impératrice de Russie, à Frédéric II de Prusse, en passant par Marie-Thérèse d’Autriche ou Charles III d’Espagne. Cette place est désormais incarnée par l’anglais et le sera demain peut-être aussi par le mandarin.

Le français demeure enraciné dans l’histoire, soutenu par un vaste réseau d’institutions, de chercheurs, d’artistes et d’enseignants. Langue d’équilibre plus que de puissance, il garde cette vocation rare : relier des mondes, faire dialoguer des cultures, offrir une autre manière de penser le monde. C’est peut-être là, finalement, son avenir le plus sûr.

Et ce qui se joue, ce n’est pas une guerre contre l’anglais, mais un combat pour la diversité culturelle et linguistique, pour le plurilinguisme et pour la pluralité des visions du monde, au moment où l’intelligence artificielle générative, fondée sur des corpus majoritairement anglophones, façonne déjà nos représentations et nos manières de penser.

Car oui, il y a aujourd’hui, plus que jamais, de très bonnes raisons d’apprendre le français, ou simplement de le parler, et d’avoir joie à le lire et à l’écrire. La langue française ne porte certes pas en elle-même des valeurs, contrairement à ce qu’aiment croire certains défenseurs ou amoureux de la langue française. On peut dire ou écrire les pires horreurs en français. Rappelons-nous les lois sur le statut des Juifs d’octobre 1940 et de juin 1941 promulguées par le Régime de Vichy ou encore l’Essai sur l’inégalité des races humaines de Joseph Arthur de Gobineau publié entre 1853 et 1855. Mais la France, elle, a porté, défendu, diffusé au fil des siècles des valeurs d’universalité, de droits humains, de liberté de conscience et d’expression, de dignité et de justice, malgré les aléas de la colonisation et des guerres. Et la Francophonie les a reprises à son compte et les incarne à sa manière, du Québec au Sénégal, du Liban à l’île Maurice.

Or ces valeurs universelles, que l’on croyait acquises pour toujours, sont aujourd’hui bafouées, fragilisées, relativisées par des États qui restreignent les libertés, censurent la pensée, bâillonnent les femmes, criminalisent l’opposition ou fabriquent des vérités alternatives. Défendre la langue française, ce n’est pas défendre une nostalgie, encore moins une puissance ; c’est affirmer que le monde mérite mieux que la brutalité des rapports de force, mieux que la réduction de la pensée à l’utilitaire et à la consommation, mieux que l’uniformité linguistique et culturelle qui menace par endroits.

Le français, depuis cinq siècles, a été l’une des langues de l’universel, non parce qu’il est supérieur à d’autres. Aucune langue n’est supérieure à une autre. Mais le français a eu la chance d’être une des grandes langues de la culture, de la littérature, de l’imaginaire humain. Une langue dans laquelle se sont exprimés des poètes inoubliables, des dramaturges, des romanciers, des penseurs, des philosophes, et qui continue de porter aujourd’hui une création d’une richesse exceptionnelle, venue de tous les continents. La présence croissante d’écrivains étrangers à l’Académie française est le signe d’un monde littéraire en expansion, non en repli. Amin Malouf, secrétaire perpétuel, venu du Liban, ou son prédécesseur, Hélène Carrère d’Encausse, originaire de Géorgie, Denis Laferrière, haïtiano-canadien ou Andrei Makine, venu de Russie, en sont quelques exemples.

Pensons aussi à ces écrivains non francophones qui ont choisi le français comme langue d’écriture : Samuel Beckett, Milan Kundera, Hector Bianciotti, Ionesco ou parmi nos contemporains, Omar Youssef Souleimane, Shumona Sinha et tant d’autres.

Pensons à Fabrice Luchini qui fait revivre et aimer le temps d’un spectacle Victor Hugo et même Céline.

Pensons à Grand Corps Malade qui rappelle, dans ses textes, que le français est une matière vivante, populaire et poétique, capable d’embrasser le quotidien comme les élans les plus intimes.

Pensons à Boris Vian appelant dans le Déserteur à la désobéissance civile ou à la chanson La langue française de Julien Clerc sur des paroles de Maxime Le Forestier.

Non, je ne crois pas à la mort du français, comme le redoute Boualem Sansal dans Le français, parlons-en (2004). Mais il a raison de constater que la langue française est souvent malmenée, parfois dédaignée, trop souvent bafouée par certaines élites françaises. Et je le rejoins quand il écrit citant « un grand amoureux de la langue française qui préfère l’anonymat » : « faites du français une cause nationale, c’est une question de toute première importance, de vie et de mort. C’est par la langue que les peuples pèchent et meurent, c’est par elle qu’ils vivent et prospèrent. »

Car le français reste, aux quatre coins du monde, une langue d’expression essentielle, un instrument privilégié de création, d’émancipation, d’analyse, de recherche scientifique qui respire hors de France autant qu’en son sein.

Et c’est aussi là sa chance, et son avenir : elle ne dépend plus de la seule France pour vivre, croître, se réinventer.

Alors oui, face aux fractures du monde, face à la tentation de l’uniformisation linguistique, face au risque d’une domination cognitive inédite portée par des technologies entraînées presque exclusivement en anglais, défendre le français et la diversité linguistique n’est pas un geste passéiste : c’est un acte de résistance culturelle, intellectuelle, démocratique.

Pour en savoir plus, vous pouvez télécharger gratuitement ce livre, libre de droits, paru en 2017.

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