Mission laïque française

Des professeurs du réseau mlfmonde ont pu se rendre aux Rencontres philosophiques de Langres du 4 au 6 octobre 2018. Ils livrent leurs comptes-rendus.

Les rencontres philosophiques de Langres constituent un rendez-vous annuel d’échanges et de formations pour les professeurs de ce champ disciplinaire. Cette session consacrée à l’art intéressera aussi les professeurs de lettres, d’arts plastiques et d’éducation musicale et certainement au-delà de ces disciplines.

Des professeurs du réseau nous livrent leurs comptes-rendus :

Florelle d'Hoest, professeure de philosophie au lycée français international d'Alicante Pierre Deschamps

Le plan national de formation s’est déroulé dans le cadre d’une manifestation culturelle plus ample, à savoir : les Rencontres Philosophiques de Langres. Mon compte-rendu fera inévitablement référence à cet événement particulier, qui a eu lieu dans un endroit particulier : Langres. Car, en effet, cette ville dite d’art et d’histoire, qui a vu naître le philosophe Denis Diderot, semblait être un lieu idéal pour une rencontre entre l’art —thème des Rencontres et donc en même temps du plan national de formation— et la philosophie.

 

Dans un premier temps, j’évoquerai le contexte des Rencontres qui, quoique ne concernant pas directement la formation, a fortement contribué à enrichir mon expérience. Ensuite, je décrirai l’organisation du plan national de formation, ainsi que son déroulement, en précisant mes choix particuliers d’activités, dont quelques-unes ancrées dans le contexte élargi des Rencontres Philosophiques. Puis, j’exposerai les sujets abordés lors de la formation qui m’ont le plus interpellée, et qui, je pense, pourraient intéresser d’autres collègues. Je terminerai par quelques réflexions consacrées à penser, avec nos élèves, le rapport entre l’art et la philosophie

 

Au moment où se déroulaient les Rencontres Philosophiques, pliait justement bagages une exposition déclarée d’intérêt national, « Langres à la Renaissance ». C’est en la visitant que j’ai pris connaissance du riche passé artistique de la ville, et notamment dans les domaines de la coutellerie — le père de Diderot était artisan coutelier — et de l’orfèvrerie (toutes deux très proches d’un point de vue technique, puisqu’elles partagent nombre d’instruments). (L’Histoire nous rappelle que le mot art, provenant de ars en latin qui traduit le mot grec tekhnê, a longtemps embrassé ce que l’on considère aujourd’hui comme deux domaines séparés, celui de l’artisanat et celui des beaux-arts.) Dans un autre domaine artistique, la publication de l’Orchésographie de Jean Tabourot, parue aux XVIe siècle, marque un tournant dans l’histoire de la danse occidentale, art aujourd’hui considéré comme mineur, mais qui incarnait, à l’époque, pas moins que le reflet de la hiérarchie sociale. La ville de Langres, fière de compter parmi ses natifs le philosophe Diderot, n’en a pourtant pas beaucoup profité, puisqu’il la quitta pour Paris à 15 ans et n’y revint que cinq fois, pour des raisons très pragmatiques (héritage, mariage de sa sœur). Elle abrite cependant un superbe musée Diderot, qui retrace les moments forts de sa vie à la lumière de son contexte (… celui des Lumières!). On sait que Diderot a excellé dans l’écriture, notamment dramatique, mais on se souvient surtout de la critique artistique, qu’il a érigée au rang de genre littéraire. Or, il n’y a pas que les arts exposés dans les Salons qui l’intéressaient : il était féru de musique (grâce à laquelle il a rencontré Rousseau) et d’opéra. Dans la branche de la philosophie de l’art — qui était justement à même de déclarer son autonomie disciplinaire en tant qu’esthétique  on retiendra l’article «Beau» de l’Encyclopédie, issu de sa plume. En philosophie, en général, il serait bon de retenir l’attitude de ce penseur profondément athée, qui, malgré avoir connu la prison — quoique brièvement, car sauvé par la publication imminente de l’Encyclopédie — pour ses idées dérangeantes, ne renonça pas, malgré les adversités, à exercer son esprit critique. Il se rendit même auprès de Catherine II, qu’il tenta de convaincre de libéraliser la Russie ; en vain.

 

En ce qui concerne le plan national de formation en soi, celui-ci s’est étalé sur quatre demi-journées. L’emploi du temps était divisé en sept plages horaires: quatre créneaux pendant lesquels avaient lieu à chaque fois et simultanément deux conférences, alternés avec trois séances composant un séminaire de travail — au choix, parmi quatre propositions bien différenciées. J’ai opté pour le séminaire « La minorité de l’art, une question de rythme », animé par Elsa Ballanfat et Typhaine Morille. Au-delà du plan national de formation stricto sensu, les Rencontres Philosophiques proposaient des activités que je considère, de par leur intérêt tant philosophique que pédagogique, absolument complémentaires à ma formation. Je retiendrai : le Café-philo à propos du film « Shirley, un voyage dans la peinture d’Edward Hopper » (Gustav Deutsch, 2014), animés par Omar Smail et Julien Saïman; un spectacle à partir du Hippias majeur de Platon, par la compagnie Balagan Système, suivie d’un échange avec le public; une table-ronde sur l’Art Social, à laquelle était invité, entre autres artistes engagés, le photographe et journaliste iranien Reza Deghati, connu dans le monde entier pour ses ateliers de création photographique auprès de jeunes et adultes vivant dans des conditions extrêmement précaires.

 

Les sujets abordés tout au long de ces quatre demi-journées de formation émanaient de questions philosophiques plutôt classiques. Évidemment, la question « Qu’est-ce que l’art ? » était omniprésente, de manière tantôt explicite, tantôt implicite, et toujours accompagnée ; en effet, se demander ce qu’est l’art, cette pratique spécifiquement humaine, c’est forcément interroger le rapport que nous entretenons avec l’œuvre d’art, que ce soit du côté de la production ou de la réception.

Vous avez dit œuvre ? N’y a-t-il art que s’il y a œuvre ? Ne peut-on pas parler d’art sans œuvre ? Car, autrement, que penser alors des « happenings », ou d’autres installations éphémères qui prolifèrent un peu partout, (même) hors des musées ? L’art évolue forcément en fonction de notre regard; comme l’a rappelé Paul Mathias dans la conférence de clôture « L’avenir de l’art », Arthur Danto disait que ce qui fait l’art, c’est la théorie de l’art.

On se demandera alors comment faire la différence entre l’art, et ce qui n’est pas de l’art. Difficile à trancher, quand on sait que Linus Torvalds reçoit en 1999 le 1er Prix, catégorie internet, du Festival d’art numérique « Ars Electronica » pour le système d’exploitation GNU/Linux dont il a réalisé le noyau, ou que la Mona Lisa apparaît dans un tout récent vidéoclip de Beyoncé et Jay-Z, visuellement présentée au même niveau que ces artistes, dans une production censée être considérée à son tour comme une œuvre d’art.

D’ailleurs, on pourra également se demander quel est le statut ontologique de l’œuvre d’art, car, si ce que l’on reconnaît comme “ art ” change en fonction de l’évolution du concept, on peut se dire que l’œuvre d’art n’existe que faiblement, ou même, qu’elle est irréelle, dans la mesure où elle n’existe que par notre interprétation. À la question « Les œuvres d’art existent-elles ? », Roger Pouivet répond de manière affirmative, en établissant que l’œuvre d’art a un statut ontologique relationnel, dans la mesure où elle n’existe que parce qu’il y a un être humain qui la crée, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit irréelle. La meilleure preuve en est, selon le conférencier, que si les œuvres d’art n’existaient pas, personne ne déplorerait leur dégradation ou perte.

Pourtant, si les œuvres d’art existent, encore faut-il pouvoir les apprécier, car il arrive trop souvent que l’art demeure en marge d’un public qui déclare ne pas le comprendre ou n’y voir aucun intérêt. Dans la conférence inaugurale, intitulée « Les Mystères de l’art », Frank Burbage a montré que si l’art relève du mystère (donc à la fois de l’objet de foi, du culte, et de ce qui nous semble inexplicable), ce n’est pas pour autant qu’il faille s’en éloigner. Car, en effet, que nous comprenions ou pas l’art, qu’il s’agisse, d’ailleurs, de le comprendre ou qu’il ne s’agisse pas de cela, il est évident que nous tenons à l’art. Dans le Gai savoir, Nietzsche nous rappelle que nous avons besoin d’artistes, dans la mesure où ils embellissent l’existence (Le gai savoir, §290, 299). Les réflexions qui suivent traitent justement des diverses influences que l’art peut avoir sur nos vies, en commençant par notre manière d’appréhender le réel.

 

Le film « Shirley, un voyage dans la peinture d’Edward Hopper », plonge le spectateur au cœur d’une relation se tissant entre plusieurs arts — la peinture et le cinéma, évidemment, mais également la photographie, la littérature, le théâtre et la musique — et la réalité. À un moment donné, Shirley lit, dans l’allégorie de la caverne, que le soleil (donc l’idée du Bien, qui commande tout le réel, et qui est ce qui mérite véritablement d’être contemplé), car éblouissant, est difficile à regarder. Plus tard, elle convoque le poète : « Dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien qu’on ait souvent la perception d’une clarté beaucoup plus vive » (De Nerval). On peut penser à l’art, par analogie : si on ne voit jamais directement le soleil dans les tableaux de Hopper, pourtant, grâce à la lumière, sortant d’un écran de cinéma ou d’une fenêtre, on y voit mieux. L’art nous dit quelque chose à propos de la réalité ; les tableaux de Hopper nous révèlent la solitude grisante d’individus pourtant entourés de bruit à longueur de journée. Y aurait-il des vérités qu’il n’appartiendrait qu’à l’art de nous révéler ?

 

Cette question était d’ailleurs au cœur du séminaire « La minorité de l’art, une question de rythme ». Ses deux animatrices, Elsa Ballanfat et Typhaine Morille, nous ont montré que des arts considérés mineurs tels que l’art séquentiel (bande dessinée et roman graphique) et la danse contemporaine nous révèlent certaines vérités à propos de l’existence. Il s’agit ici de rythme. Longtemps, l’art a été subordonné à une certaine conception du rythme, platonicienne, donc héritière de Parménide, dont le geste philosophique fut celui de nier le mouvement. Par exemple, dans la musique telle qu’on la conçoit de manière classique, toute séquence partielle est harmonieusement ramenée à une unité. C’est l’ontologie de l’éternité, le réel statique sous l’apparence du changement, le primat de la fixité : chaque note n’est qu’un morceau d’un tout, et peut être ramené à ce tout par une équation mathématique. Tout artiste qui se soumet à ce carcan, et c’est en principe ce que fait la danseuse ou le danseur quand il suit la musique, se refuse à cet autre rythme, qui est celui de la vie, celui qui fait de nous des existants. Car comme l’a fait remarquer Benveniste, rythmos signifie littéralement « manière particulière de fluer ». Dans une conception du rythtme présocratique, héraclitéenne, le rythme est la forme momentanément stabilisée d’un mouvement en continuum. C’est ce qui se passe notamment dans le roman graphique, où chaque case, au lieu d’être considérée comme un tableau inachevé — une des raisons pour lesquelles le roman graphique n’est qu’un art mineur —, doit être lue comme une forme précaire de stabilité, du devenir en mouvement. La danse contemporaine semble partager avec l’art séquentiel cette même recherche du rythme héraclitéen ; c’est ce que nous renvoie l’œuvre de Pina Bausch ou Merce Cunningham. Ces danseurs et chorégraphes, formés en danse classique, se sont volontairement détachés du rythme imposé par la musique « externe » ; en danse contemporaine, on demande au danseur de commencer dans le silence, afin de pouvoir retrouver cet « état de corps » pathique, apte à recevoir, ouvert. Alors, la danse émerge comme une réponse fluide, en devenir : le rythme s’envisage non pas comme une reproduction, représentation d’une unité préalablement conçue, mais comme création continue (donc imprévisible !) à la fois de temps et d’espace. On se retrouve ici face à la contingence de l’existence : la danse qui devient aurait bien pu ne pas être. Cette lecture n’est possible que dans une certaine conception du rythme qu’aussi bien le roman graphique que la danse contemporaine nous proposent, non pas seulement ni essentiellement de conceptualiser, mais d’expérimenter.

 

Ce séminaire sur l’art mineur et la question du rythme nous permet de réfléchir au rapport entre la philosophie et l’art. Ici, une volonté de prendre au sérieux, contrairement aux a priori, l’art mineur, comme révolutionnaire par rapport aux arts « majeurs », est déjà un geste philosophique. On découvre alors, non pas ce que l’on peut faire avec l’art, mais ce que l’art peut (faire) pour (car en) nous : l’art peut nous aider à nous réapproprier de notre existence, ce qui est une manière radicale de nous ancrer dans le réel, ce réel dont nous nous sommes détachés, notamment à cause de la technique (Heidegger). Et c’est probablement ce même geste friand d’authenticité qui anime les artistes venus présenter leurs projets à la table ronde intitulée « Art social/pratiques antisociales de l’art ».

 

L’usager du métro Horta, à Bruxelles, se retrouvait, chaque fois qu’elle ou il sortait de la station, face à une vitrine déserte d’un pavillon abandonné… jusqu’à ce que Karin Vincke et Yoris van den Houte s’en occupent. « Kiosk » est un projet d’intervention artistique dans le paysage urbain : les deux artistes s’emparent de la vitrine du pavillon, font des interventions artistiques temporaire. Chaque intervention est porteuse d’un questionnement social, notamment à propos de la femme parfaite, de l’immigration, la pauvreté dans les rues… (à suivre, car Kiosk continue !) L’intention est ici celle de détourner le regard des gens du sol ou de leur téléphone, d’alimenter leur imagination et idéalement de déclencher des réflexions sur la société. L’art envisagé comme vitrine-fenêtre sur la réalité, réalité qu’on ne voit plus depuis longtemps malgré qu’on l’aie constamment sous les yeux.

 

L’art nous ré-ancre dans le réel, et ce sous plusieurs formes. Le photographe et journaliste iranien Reza Deghati nous montre que l’art peut faire en sorte que des personnes déjà condamnées, dont le sort semble « perdu d’avance » d’un point de vue social, se mettent en valeur, reprennent (ou prennent) pied dans la réalité dont elles ont été exclues, souvent même avant de naître. Deghati séjourne dans des banlieues réputées très dangereuses, comme le quartier du Mirail à Toulouse, ou dans des camps de réfugiés afghans ou syriens, et y forme des jeunes et adultes à l’art de la photographie. Ce ne sont pas de petits ateliers isolés, mais des formations professionnelles intensives ; les élèves manipulent des appareils professionnels, s’entraînent, étudient, travaillent… apprennent un métier artistique. Le fruit de ces rencontres aboutit en forme d’exposition collective aussi bien dans leur lieu de résidence que dans des endroits emblématiques, visibles (par exemple, sur un quai de la Seine, à Paris). Pour Reza Deghati il est évident que l’art permet de rapprocher les gens, et tout particulièrement la photographie, puisque l’image est un langage universel. Les bénéfices de cet apprentissage sont multiples et encore à découvrir; pour l’instant, retenons déjà que non, l’art n’est pas inutile, l’art n’est pas un loisir insignifiant, réservé seulement à une poignée d’artistes et au public restreint qui a les moyens de le comprendre et/ou de l’acheter. Car l’art peut déclencher chez des individus des choses très puissantes d’un point de vue éducatif, que la pédagogie la plus rationnelle et scientifique ne saurait — lisez en « belge » — pas programmer.

 

Pour terminer, je résumerai la portée pédagogique de ces journées formatrices. Tout d’abord, et d’une manière générale, ce genre de rencontres devrait permettre de réels échanges entre collègues, dans la mesure où nous pouvons potentiellement tous apprendre les uns des autres, et donc participer activement et collectivement à notre amélioration en tant qu’enseignants. En ce qui concerne particulièrement le thème des rencontres 2018, ces journées m’ont permis de repenser la relation entre art et philosophie sous au moins trois angles, qui me semblent tout-à-fait exploitables dans le cadre du travail avec les élèves. Premièrement, l’art nous permet de comprendre des concepts philosophiques qui sont pourtant difficiles à saisir à travers la seule pensée ; ainsi, on découvre le concept de durée bergsonienne à travers la danse contemporaine et l’art séquentiel, ce temps interne qui ne cesse de couler, le temps de la création, de l’élan vital. Deuxièmement, l’art peut avoir une dimension philosophique qu’il revient à la philosophie d’identifier. Par exemple, c’est en se plongeant dans le film « Shirley » (une œuvre d’art), à propos de l’art de Hopper, qu’on arrive à saisir la manière qu’a l’art de nous révéler certaines vérités. Ou alors, on peut encore considérer le goût, donc la faculté de produire des jugements esthétiques (à propos de l’art), comme un entraînement pour la vie morale ; ainsi, Jean-Pierre Füssler nous démontre que dans la prétention universelle du goût se dessine déjà la prétention universelle de la loi morale, et donc, que pour Kant, cultiver le goût c’est engager son être dans le respect de la loi morale. Troisièmement, l’art joue un rôle certain dans la société, un rôle qui reste pourtant discret, quand il n’est pas étouffé ou rendu invisible. Faire cours de philosophie, et surtout quand il s’agit du lycée, ce n’est pas seulement transmettre des connaissances ou des outils d’expression ou de logique aux élèves, car tout ce travail n’a de sens qu’en vue d’un but plus élevé. Comprendre, connaître, pour réfléchir, remettre en question… dans le but d’une amélioration, de soi-même, et de ceux et ce qui nous entourent. Il s’agit alors de sensibiliser les élèves à l’impact de l’art sur la société, de rendre visible tout ce que l’art fait pour nous.

Fabrice Grébert, professeur de philosophie au lycée français international André-Malraux OSUI à Rabat

Conférence de Jean Pierre Füssler sur Kant, Critique de la faculté de juger, dialectique de la faculté de juger esthétique. L’antinomie et sa solution (Il s’agit là de la reprise de la plaquette de présentation de l’auteur).

On se propose d’explorer l’antinomie de la faculté de juger esthétique et sa solution. L’intérêt de cet examen réside dans l’explicitation qu’il permet du § 59 sur « la beauté comme symbole de la moralité », paragraphe qui achève la déduction des jugements de goût. On voudrait essayer de préciser comment la raison qui, pour Kant, ne peut pas comprendre le fondement de son usage pratique en tant que raison pure (en effet la liberté transcendantale dans la Critique de la raison pure reste problématique, mais se résout dans la raison pratique), trouve dans l’altérité de la sensibilité (entendons par là que l’art rend présent un intérêt non physique, un intérêt pour la pensée, un intérêt lié à la liberté puisqu’il implique un jugement réfléchissant. La libération à l’égard de l’intérêt trivial est un intérêt pur, alors aucun intérêt trivial impliquant possession, plaisir sensuel ne conditionne le sujet) une présentation indirecte de ce qui, en cet usage constitutif, le rend possible : la liberté transcendantale.

Il n’y a pas, pour autant, d’« affinité intérieure » (§ 42) entre beauté et moralité (en effet il serait possible d’envisager un esthète uniquement intéressé par l’aspect artistique des choses du monde, de la belle apparence, cet intérêt ne ferait pas nécessairement de cet esthète un être moral, mais peut au contraire impliquer des contradictions entre la jouissance esthétique et l’impératif de considérer autrui comme un fin en soi). Le fondement de leur mise en relation nous échappe. Mais cette mise en relation, vécue à l’occasion de la contemplation de la belle nature ou de l’œuvre d’art, fait en quelque sorte du sentiment esthétique pur un « sentiment de la liberté » (La fin de toutes choses).

D’une part cette sensibilité esthétique, si elle est cultivée, prépare l’homme au sentiment moral en le séparant des mécanismes de la nature. D’autre part la production d’une œuvre qui donne ses règles à l’art, ne suit pas elle-même les règles de l’art, est en cela libre. Encore davantage, Le libre jeu des facultés implique que l’entendement ou l’imagination ne sont pas ordonnées à conduire vers une fin de connaissance. Les facultés sont en libre jeu, entendons qu’elles s’accordent entre elles, se stimulent l’une l’autre et produisent au final la satisfaction esthétique.

En bref l’éducation du goût esthétique est une propédeutique à la pratique morale, elle enseigne le respect et donne à voir une manifestation de la liberté.

 

Conférence de Roger Pouivet intitulée : Les œuvres d’art existent-elles ?

Certains pensent que nous voyons des choses en tant qu’œuvres d’art, mais que rien en soi n’en est une. Dès lors, pour eux, les philosophes modernes ont eu bien raison d’insister sur l’expérience esthétique ou les pratiques artistiques. C’est seulement dans cette expérience ou par ces pratiques qu’il y a, pour nous, de l’art. La conférence met en question cette conviction, aujourd’hui si répandue. Elle propose des raisons de penser que, dans l’inventaire du monde, les œuvres d’art existent réellement. Elle défend ainsi une métaphysique réaliste de l’art : dans ce monde, certaines choses sont bien, en elles-mêmes, des œuvres d’art. Quel est alors leur mode d’existence ?

Un des arguments majeurs est de dire que l’œuvre d’art peut être détruite. Et aussi reconstruite. Pourquoi la reconstruire ? il y a un besoin que cet « irréel » ait une place dans le monde, et cela a à voir avec l’effet que cela nous fait. Il s’agit notamment de confronter une œuvre avec l’idée de sa détérioration ou de sa destruction. Si l’on pense que l’on devrait déplorer le passage d’un quelque chose à du rien, si l’on pense qu’il serait dommageable pour le patrimoine culturel de l’humanité d’être soustrait de telle ou telle œuvre, c’est bien que l’on reconnait un être à cette œuvre. Certes les œuvres d’art semblent ne devoir exister que pour nous humains. Cela fait une relation de dépendance ontologique. Toutefois ce n’est pas pour autant une non existence ou une moindre existence. Les œuvres d’art ont un mode d’existence qui est qu’elles existent en dépendant d’autres êtres. Remarquons alors que si le réalisme de l’œuvre d’art est vrai, alors nous pouvons découvrir une œuvre d’art et aussi découvrir qu’un objet n’est pas une œuvre d’art, cela mène à devoir reconnaître que, non, tout n’est pas œuvre d’art.

 

Conférence de Pascal Butterlin, intitulée : Éblouir les dieux et les hommes, les multiples vies et morts des statuettes sumériennes

Depuis leur découverte dans les années 30 en Syrie et Irak, les statuettes d’orants mésopotamiens n’ont cessé de fasciner. A l’aube de l’histoire, tout un peuple s’est mis en scène au travers d’œuvres sculptées et inscrites chargées d’un immense pouvoir. Nous nous proposons de voir comment ces œuvres ont vécu plusieurs vies, au cœur de pratiques qui mêlaient respect et outrage, jusqu’à jouer un rôle au cœur des passions les plus contemporaines.

Un compte rendu de recherches très touchant, fait par un chercheur impliqué qui déplore être responsable d’un site archéologique de grande importance, auquel il n’a pas accès, puisque ce site est sur un territoire en guerre actuellement, théâtre d’actions de destructions contemporaine. Pour autant la question qui était posée portait sur la destination des statuettes en état de prière, devaient-elles plaire aux hommes ou aux dieux ? À qui sont destinées les œuvres d’art au final ?

 

Conférence de clôture par Paul Mathias intitulée : L’avenir de l’art.

Il n’y a plus de frontière nette entre l’art et la vie citadine. Une publicité pour l’automobile de marque Lexus s’accapare les images de toiles de maître pour faire vendre des automobiles. Seulement on dira aussi paradoxalement que cela fait connaître au grand nombre des tableaux d’art. Mais dans cette conférence on ne déplore même plus la confusion. Le propos n’est pas là de reprendre la critique d’Arendt (La crise de la culture, 1963, pp. 259-271) ou celle de Benjamine (L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1939). Cette critique elle-même est quelque peu déjà dépassée. La raison à cela est que, de nos jours force est de reconnaître qu’il y a réunion dans le patrimoine culturel de l’image utilisée par la publicité et de l’image artistique : les références sont tout autour de nous. D’ailleurs, ce n’est pas nouveau, reconnaissons-le, avec le concept de performance, les arts se sont « hybridifiés ». Déjà lors de la Boîte de Brillo de Warhol de 1964, cela s’est fait jour. A. Danto dit en 1964 dans « le monde de l’art » qu’une chose perd son statut en devenant une œuvre d’art [c’est un antiréalisme de l’art, contre Roger Pouivet].

Si le conférencier use d’un ton ironique, reprenant et questionnant un clip où Beyoncé et Jay Z posent devant la Joconde, comme à prétendre que leur image a même valeur que celle du tableau de Da Vinci, il semble demander si effectivement notre post-post modernité ne conçoit pas une valeur au présent de l’œuvre d’art.

Adhérant à une sorte de nominalisme, mais ne voulant cependant pas verser dans un pessimisme, ni dans une manière réactionnaire d’envisager les choses, M. Mathias déclarait voir l’art contemporain comme le Satyricon de Fellini, quelque chose comme une pornification de la représentation. L’esthétique est satyriconisée, grasse, huileuse et suintante. Elle use le sens, la signification.

Enfin le conférencier en est arrivé à proposer un critère d’appréciation esthétique : la délectation. Cela se distingue de l’excitation immédiate. Il y a dans l’expérience esthétique de la délectation, quelque chose d’un peu vital. Cela donne l’impression qu’il y aura besoin de répéter la confrontation à l’œuvre pour promouvoir la vie.

 

A été proposée en soirée une pièce de théâtre, présentée comme une conférence, qui met en scène Jacques Mougenot et s’intitule : L’affaire Dussaert. Dans cette pièce est évoqué le statut de l’œuvre d’art, celui de l’artiste, celui des connaisseurs en art et aussi celui du public qui n’y connait pas grand-chose. Un peintre qui peint Après la Joconde, et qui reconstruit le fond du tableau, mais sans Mona Lisa, Le radeau de la Méduse, mais sans le radeau, puis qui fait une exposition sans tableau intitulée après tout, cela ne peut pas ne pas questionner le statut de l’œuvre d’art au XXIe siècle. Fumigène, fumisterie ou bien plan fumeux ? Que ce problème soit exposé dans une manifestation théâtrale éphémère par définition, est encore plus interrogeant. Et enfin si tout cela qui se produit effectivement devant nous s’efface à la fin de la représentation, cela ne peut que produire le vertige.

Jean-Luc Detchessahar, professeur de philosophie à la section française d'Awty International School à Houston

Les Rencontres Philosophiques de Langres sont un événement culturel étonnant auquel j’ai eu la chance d’assister pendant trois journées : du 5 au 7 octobre 2018. Cette année, les conférences, les séminaires, les projections et les spectacles qui ont eu lieu dans la très belle ville natale de Diderot avaient pour thème l’art. C’est Monsieur Frank Burbage, Inspecteur Général et doyen du groupe de Philosophie, qui a ouvert le stage de Philosophie qui s’est déroulé dans ce contexte. Y était convié un grand nombre d’enseignants de France mais également des enseignants venant du Maroc, d’Espagne ou des États-Unis. Un grand merci à la Direction de la Mission Laïque Française grâce à laquelle j’ai pu participer à ce stage très enrichissant.
1. La conférence de Monsieur Burbage portait sur les mystères de l’art et le rapport entre l’art et la philosophie. Pourquoi est-il si difficile de définir l’art et pourquoi l’art pose-t-il problème à la philosophie ? Pourquoi l’art résiste-t-il à l’effort philosophique de sa définition ?
2. Ensuite, ce fut la conférence de M. Roger Pouivet sur les œuvres d’art : « Les œuvres d’art existent-elles ? » D’abord, il y a la réponse phénoménologique : elles n’existent pas, c’est une existence intentionnelle. On peut se référer à Husserl dans Les Ideen, I, &111 : « Un portrait, c’est un quasi étant. » L’œuvre d’art est donc un irréel. L’œuvre d’art n’existe pas comme quelque chose qui existerait dans le monde indépendamment de nous. La 2e réponse négative est une réponse métaphysique qui passe par l’interrogation : qu’est-ce qui existe vraiment ? 3e réponse négative : Être une œuvre d’art n’est pas une propriété réelle, cela dépend de ce que nous croyons. Rien n’est donc une œuvre d’art en soi, c’est une expérience – idée chère à John Dewey (cf. L’Art comme expérience). Contre la thèse de l’inexistence de l’œuvre d’art, on peut évoquer la description physique de l’œuvre. Par exemple, La Piéta de Michel Ange détruite à coup de piolet en 1972 ; les œuvres de Mossoul et de Palmyre. C’est la preuve même que les œuvres d’art existent, sinon on ne pourrait les détruire. Mais en quoi consiste exactement une telle existence ? Il y a une dépendance ontologique entre l’œuvre d’art et l’homme. Au fond, il n’existe pas d’œuvre d’art sans être humain. Toute œuvre d’art suppose la présence d’un être humain qui se trouve affecté par l’œuvre en question et qui la considère comme œuvre d’art.

3. Le vendredi 5 octobre, j’ai eu la chance d’assister au séminaire sur Houellebecq : Art et Philosophie. La première séance a porté sur l’art du roman : En quoi consiste un roman ? Que doit faire le roman ? La lecture d’un premier extrait de l’œuvre de Houellebecq a mis en évidence l’idée que le roman doit pouvoir tout contenir. Un 2e extrait évoquait directement le but que se propose Houellebecq dans ses romans : Il s’agit pour lui d’analyser la société pour dégager des lois. En tant lecteur d’Auguste Comte, Houellebecq remarque que toute société a besoin d’une religion, mais il faut une religion qui s’accorde avec la science ; par exemple, une religion qui soit en accord avec le clonage des êtres humains.
4. La conférence de M. Jean-Pierre Fussler portait sur La Critique de la faculté de juger de Kant : La raison spéculative ne peut pas déterminer comment la liberté est possible. La Critique de la Faculté de juger veut jeter un pont entre nature et liberté. Dans la contemplation esthétique, il y a un intérêt pour l’apparaître des choses. Le jugement de goût prétend à l’adhésion de chacun comme s’il était objectif. La liberté est donatrice de sens. Le jugement de goût n’est pas démontrable à partir de concept. Il y a un intermédiaire entre l’agréable et le bien. Sans sentiment moral, il n’y a rien de beau ni de sublime pour nous. La liberté est immanente à la sensibilité. Conclusion : le beau est un symbole du bien moral.
5. Même l’architecture a été évoquée pendant ces rencontres puisque la conférence de M. Hervé Gaff portait sur la philosophie de l’architecture. Il y a un rapport entre l’architecture et l’existence qui permet de comprendre comment le philosophe en vient à se pencher sur l’architecture. C’est un art de l’espace sans doute, comme la danse et la sculpture, mais quelle est son essence exactement ? Dans sa réflexion, M. Gaff en vient à s’interroger sur le concept de lieu : qu’est-ce qu’un lieu exactement ? Il s’agit de quelque chose de permanent mais qui en même temps varie. S’il est si important de penser le concept de lieu, c’est parce que nous habitons sans nous interroger. Ensuite, c’est sur la complexité de la perception de l’œuvre architecturale que s’interroge M.
Gaff. On en vient à l’idée que l’esthétique architecturale peut véhiculer des valeurs éthiques.
6. La 2e séance du séminaire sur Houellebecq portait sur la poésie avec la question : Qui est le poète ? C’est un individu qui a une disposition innée, quelqu’un qui a un don. La réflexion de Houellebecq sur le poète se réfère cette fois à Schopenhauer et à Nietzsche. Tout l’art tient dans la perception et non dans la production. Puis, c’est la question : A quoi sert la poésie ? Elle sert à transmettre une émotion. L’émotion abolit la chaîne causale. D’autre part, la philosophie et la poésie ont une tâche commune : celle de nous faire percevoir la chose en soi. Toutefois, il ne s’agit pas de mélanger poésie et philosophie.

7. La conférence de M. Alexandre Declos, Professeur au Collège de France, avait pour sujet Nelson Goodman et la reconception de l’esthétique. M. Declos est parti de l’idée essentielle chez Goodman selon laquelle les œuvres d’art sont des complexes de symboles. Selon Goodman, il est vain de chercher une essence de l’art. Car, il n’y a pas d’essence de l’art. En rupture totale avec l’esthétique de Kant et de Hegel, Goodman propose une esthétique qui se concentre sur les symboles et produit une théorie des symboles. Les symboles (lettres, mots, textes, diagrammes, etc) sont des entités matérielles concrètes. Une chose devient un symbole lorsqu’elle se réfère au monde. Comme l’avait déjà mis en évidence Charles Sanders Pierce, symboliser, c’est référer.
Les images sont une forme de langage. L’art est toujours référentiel et ce que l’oeuvre d’art exprime ne dépend pas de ce que l’artiste a voulu dire. L’art est ainsi une partie de la connaissance. Il y a une orientation cognitive de la théorie de Goodman. Un symbole ne fonctionne pas isolément mais toujours à l’intérieur d’un système. Goodman distingue 5 types de symboles : a. la densité syntaxique, b. la densité sémantique, c. la saturation, d. l’exemplification, e. la référence complexe et multiple. Il n’y a donc pas pour Goodman d’essence de l’art. La question à poser devient plutôt celle de savoir quand est-ce qu’il y a art. Conclusion : si l’art a sa place dans l’édifice de la connaissance, il s’agit d’apprendre à interpréter les symboles des oeuvres d’art.
8. 3e séance du séminaire sur Houellebecq : cette fois, il s’agit d’une réflexion sur l’artiste. Qu’est-ce qu’être un artiste ? C’est en référence au texte « La possibilité d’une île » dont
nous lisons des extraits que s’organise le 3e volet de ce séminaire. On sait que Houellebecq est aussi photographe, cinéaste et musicien. La discussion porte sur l’examen d’une distinction entre les artistes révolutionnaires et les artistes décorateurs. En outre, nous écoutons « Crépuscule », une création musicale de Houellebecq.
9. Le stage de Philosophe et les rencontres de Langres se terminent par la conférence de M. Paul Mathias, Inspecteur général de l’Éducation Nationale : L’avenir de l’art. M. Mathias commence par faire remarquer que nous sommes les enfants gavés de l’art, car les productions artistiques ont envahi notre environnement. Il y a une saturation de la réalité par l’art. Le problème est d’arriver à distinguer ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas. Où est donc la frontière entre ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui l’art est devenu performatif. L’artiste est devenu un performateur. N’avons-nous pas le sentiment que cette frontière entre ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas n’existe plus ?

10. Enfin, j’ai eu le plaisir d’assister à la pièce de théâtre humoristique de Jacques Mougenot sur les abus de l’art contemporain : L’Affaire Dussaert – jusqu’où l’art peut-il
aller trop loin ?

Pour aller plus loin, voir les captations vidéo, les présentations, textes et corpus additionnels des conférences et séminaires sur le site Eduscol.