Le numérique éducatif, une chance pour l’influence française ?

A l'occasion des Journées du réseau, qui réunissent chaque année les différents opérateurs et partenaires de la diplomatie économique et de la coopération éducative et culturelle de la France, le directeur général de la Mission laïque propose une réflexion à l’usage des conseillers de coopération et d'action culturelle et du réseau.

Un débat ancien

Dans l’école française à l’étranger, on a pu observer depuis longtemps que les organismes gestionnaires, quand ils étaient dirigés par des personnalités avisées sur le rôle des nouveaux langages, dès les années 90 investissaient dans les équipements de leurs établissements.
L’école française hexagonale, elle, est de longue date traversée par toutes les tentatives d’introduction de l’ordinateur et du numérique à l’école.

La  situation entre les deux est diamétralement opposée : à l’extérieur, on observe une discontinuité liée à la « libre-entreprise » qui caractérise l’enseignement français à l’étranger (EFE) et aux aléas de la coopération française ; à l’intérieur, on constate un volontarisme de l’État, mais aussi une inertie liée à la fois aux décisions venues d’en haut et qui s’imposent à tous, et à la formation, ainsi qu’à l’engagement du corps enseignant. Jusqu’à ce que les collectivités s’en soient mêlées, résolvant le problème de l’équipement.

Aujourd’hui sous l’impulsion de la loi de refondation (2013) à l’intérieur et sous l’effet de la concurrence à la meilleure offre, incluant toujours le numérique… la France n’avait pas le choix.

Un paysage extérieur marqué par trois paradoxes français

Le pays de Jules Ferry a assuré la transition des années 60 (décolonisation) en misant fortement sur l’école, facteur de développement, de cohésion nationale et de pérennisation de notre influence : tout le système de coopération notamment en direction des pays qui restent sous influence française directe (diplomatique, économique et monétaire, culturelle et donc éducative), a été bâti sur ce credo. Dans les années 80-2000, ce message s’est affaibli dangereusement au profit d’autres (santé, SIDA notamment) rendant presqu’inaudible aujourd’hui le message éducatif français en coopération, alors même que c’était le plus fort et respecté en appui à l’influence française. Outre qu’on est à contre-courant puisque l’éducation est bien considérée aujourd’hui comme un enjeu d’influence premier partout dans le monde, il est difficile de faire entendre un message numérique sur un champ assez largement déserté par notre coopération.
De surcroît, en déliant quasi totalement son aide au développement, la France a sans doute été bonne élève de la vulgate internationale mais s’est privée d’un fameux vecteur pour aider les acteurs français à construire une offre éducative qui continue de marquer le paysage international.

 

La coopération éducative et l’EFE ont très longtemps vécu des vies parallèles sans trop échanger alors même que l’un ne va pas sans l’autre : les lycées français à l’étranger qu’on découvre comme des vitrines d’un savoir-faire scolaire, il est vrai apprécié, n’ont de sens que s’ils sont complétés par un message philosophiquement cohérent, temporellement et géographiquement continu, académiquement novateur, et surtout matériellement concret, en direction des systèmes scolaires des pays partenaires de la France. Aujourd’hui, l’EFE se trouve un peu seul à porter ce message, alors même que les pays de fidélité française ont besoin de signes tangibles de notre présence dans leur propre école.
Le message numérique dans son application scolaire a surgi et s’est imposé à tort ou à raison comme un signal d’amélioration de la qualité, de modernité et de compétitivité, en conformité avec le discours ambiant. La loi de refondation l’a porté au-devant des priorités françaises. Mais il risque lui aussi d’intervenir d’une part dans un paysage particulièrement encombré, et qui sera peut-être rapidement saturé, d’autre part dans une coopération française affaiblie pour le porter de façon efficace. Le message numérique ne peut pas être déconnecté d’un message éducatif fort.


Alors ? Faut-il baisser les bras ?

On ne les baisse pas dans l’EFE : priorité de tous les acteurs, la Mlf y a consacré un cycle de deux congrès annuels, l’un à Saragosse, l’autre à Dijon.

Le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a mis au service du numérique des moyens importants : son organigramme (central, académique) s’est incorporé le numérique éducatif ; l’animation, l’activité de l’école avec le numérique sont permanentes et ont ouvert la voie à un changement de culture pédagogique ; une instruction centrale a créé ce qu’il fallait : de la construction, des acteurs responsables partout.

Le ministère des Affaires étrangères et du Développement international promeut le projet d’une école numérique pour l’extérieur.

 

Comme faire à l’étranger pour que le numérique éducatif soit un signal entendu et vecteur de rayonnement ?

Le numérique en soi ne pense pas, n’a aucune intelligence que celle de ses usagers et de ses usages. Il faut donc en éducation le mettre au service d’un projet construit, original, qui reflète le savoir-faire éducatif français. On n’avancera pas sur le numérique éducatif à l’étranger sans le fonder sur un discours sur l’éducation tout court : un projet français qui montre l’utilité du numérique appliqué à des finalités propres à notre message éducatif, émanant de l’un des seuls systèmes culturels à histoire et portée universelles ; or le système scolaire français ne se transpose pas tel quel à l’extérieur.
Quelles sont les finalités vers lesquelles orienter le numérique ?  L’élève, évidemment, et pour lui apprendre à communiquer, pour l’élever dans la citoyenneté, pour forger son autonomie.  C’est ce trajet qu’a fait la Mission laïque à partir des messages clés de l’école du socle, française, aboutissant ainsi à un humanisme moderne… qui présente l’avantage d’être universel et non fusible dans l’offre internationale.

 

Le numérique seul n’agit pas : il lui faut des moyens supports ; des contenus riches, et qui fassent la différence ; des réseaux qui les portent et les fassent vivre à l’extérieur. Car le secret du numérique est d’abord qu’il met en réseau les individus ; il faut donc que les institutions apprennent elles-mêmes à faire réseau pour faire la différence. Avant d’être un projet de coopération externe, il faut que le numérique éducatif montre la capacité française à construire une coopération interne à toute épreuve. Pas de numérique éducatif sans une solidarité française qui le porte.

 

Le message numérique ne se diffuse pas seul : il lui faut des voix, des experts, là où on pense l’école, là où elle est. Nous sommes dans un monde de communication immédiate, répétitive, constamment renouvelée. L’EFE peut et doit y jouer son rôle de proximité, de démonstration, de coopération mais pas seul, à condition qu’il soit investi de ce message, qu’il soit perçu pas seulement comme l’école payante de l’élite, mais comme une partie avancée du système français, en quelque sorte : une ramification du système source. Pensons global, agissons collectif, et non cloisonnés…

 

Jean-Christophe Deberre,
directeur général Mlf/OSUI

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