Mission laïque française

Eurêka ! Retour sur les Rendez-vous de l’histoire de Blois 2017

Chaque année, se tiennent à Blois les Rendez-vous de l'histoire. C'est l'occasion d'actualiser ses connaissances sur un champ historique, de découvrir de nouvelles démarches pédagogiques, de rencontrer les historiens, de connaître les nouvelles publications. En 2017, le thème était "Eurêka. Inventer, découvrir, innover". Deux professeurs du réseau mlfmonde étaient présents et en rendent compte à travers des comptes-rendus ou des pistes pédagogiques élaborées à partir de ces temps de formation.

Françoise Hervé, professeure au Groupe scolaire Jacques-Majorelle de Marrakech et Olivier Kosinski, professeur au collège français international de Reus – Marguerite Yourcenar, rendent compte des conférences et tables-rondes suivies à Blois, et des pistes pédagogiques élaborées dans le courant de l’année.

Invention de l’agriculture invention du pouvoir. La révolution néolithique (- 7000 à -2000)

Intervenant : Jean-Paul Demoule, professeur émérite de protohistoire européenne à l’institut universitaire de France et à l’université de Paris.

Une conférence du conseil scientifique des Rendez-de L’Histoire.

A titre d’information, on peut aussi se reporter à Interview de J.P Demoule dans Le Monde du 01/11/2017.

Le néolithique est un évènement majeur dans l’histoire de l’Humanité, avec l’invention de l’agriculture et de l’élevage on passe en moins de 10 000 ans de quelques centaines de milliers  d’humains, qui vivaient de chasse et de pêche par petits groupes de 20 ou 30 personnes, à  6, 7 milliards d’humains.

Les premiers Homo sapiens : Paléolithique supérieur (-24 000 ; -22 000)

Figure 1 – Vénus de Willendorf (-24000 à -22000)

L’Homo sapiens apparaît entre – 300 000 et – 100 000 en Afrique puis en Europe à partir de – 40 000. Au départ, nous avons des petits groupes qui nomadisent  en fonction des ressources saisonnières.

Les premières représentations des Homo sapiens  concernent surtout des animaux car les chasseurs cueilleurs se pensaient comme des espèces animales parmi d’autres puisqu’ils étaient  immergés dans la nature.

Nous avons aussi quelques représentations humaines, quelques centaines de  femmes nues aux caractères  sexuels exagérés (fig 1 et 2)

Figure 2 – Vénus de Laussel (-24000 à -22000)

Première phase de sédentarisation vers – 10 000

Vers -10 000 apparaissent les premiers foyers de l’agriculture et de l’élevage dans le monde : 8 zones indépendantes les unes des autres (fig 3)

Figure 3 – Carte des foyers de néolithisation dans le monde

Pourquoi et quand ? L’Homo sapiens existe déjà depuis 300 000 ans, mais c’est la première fois qu’il est confronté à un environnement favorable : la première période interglaciaire, avant il évoluait dans une période glaciaire.

Quel néolithique ?

Il prend trois formes :

-Forme primaire : sédentarisation sur place avec l’invention de l’agriculture et de l’élevage.

-Forme secondaire : par colonisation car il y a un surplus de population lié à un boom démographique donc on assiste à une extension du nombre de foyers qui entraine une assimilation des chasseurs cueilleurs.

-Tertiaire : par acculturation, les chasseurs-cueilleurs adoptent des conditions de vie sédentaire car  elles sont  plus agréables.

Pourquoi ces foyers ? Il faut de bonnes conditions : des espèces animales et végétales domesticables mais il ne faut pas non plus que les espèces soient trop nombreuses, trop abondantes, sinon il n’y a pas de raison de les domestiquer. Ces conditions favorables ne se trouvent pas dans toutes les régions.

Comment ?

– il faut maîtriser des techniques indispensables : savoir stocker les grains pour protéger les réserves des rongeurs, avoir des techniques pour nourrir les animaux l’hiver.

– par un contrôle  progressif de certaines espèces au détriment d’autres que ce soit des espèces animales ou végétales.

– un nouveau rapport à la nature  s’établit : un rapport de domination.

Le premier animal domestiqué est le  chien à partir du loup. On a retrouvé une tombe de chien en Bulgarie qui date de vers – 6 200.

Où ? Les différents lieux d’apparition du néolithique dans le monde peuvent être  corrélés à des biomes, c’est-à-dire des zones environnementales favorables comme la zone méditerranéenne. Le néolithique s’y développe pendant longtemps avant de s’étendre vers  l’Europe tempérée.

En effet, la plus ancienne zone du néolithique est le Proche-Orient, puis à partir de là, il y eu  extension progressive vers le Nord, l’Est et le Sud.

Premiers villages : Au IX millénaire nous avons des villages avec des maisons circulaires de 20 à 30 m de diamètre (fig 4, 5, 6). Chaque maison est en pierre sèche avec des bas reliefs représentant des  animaux (fig 7, 8, 9).

Figure 4 – Jerf el Almar en Syrie (IX millénaire av J-C)

Figure 5 – Goberkli en Turquie (vers -9000)

Figure 6 – Reconstitution de Goberkli en Turquie

Figure 7 – Un pilier du temple de Gobekli Tepe (vers -9000)

Figure 8 – Bas relief Gobekli (vers -9000)

Figure 9 – Bas relief Gobekli (vers -9000)

On a aussi retrouvé  des harpons, silex et statuettes.

On trouve  des centaines puis des milliers d’habitants dans ces villages et on passe alors de constructions circulaires à quadrangulaires car il était plus facile de les agrandir.

Avec la sédentarisation apparaissent aussi les premiers cimetières : on modèle des visages en argile sur les crânes des morts avec les yeux en coquillages.

Figure 10 – Crane de Jericho (vers -8000)

Figure 11 – Masque cérémoniel (vers -8000)

Figure 12 – Catal Hoyuk Turquie (vers -6500)

On  retrouve le thème de la femme à partir du quatrième millénaire au Moyen-Orient.

Extension du Néolithique à partir de -6 500

Avec  la sédentarisation, on assiste à un boom démographique : les hommes  ont un enfant tous les trois ou quatre ans. Ceci est lié à une alimentation de meilleure qualité : plus riche en protéines, en sucres (on voit aussi apparaître les premiers caries dentaires). Ce boom démographique entraîne la colonisation des régions avoisinantes par les agriculteurs qui franchissent le détroit du Bosphore et arrivent en Europe vers     – 6 500. Ils ne parviendront à l’Atlantique que deux mille ans plus tard.

On a donc une extension du néolithique :

Vers les Balkans dès – 6 500

Figure 13 – Kovacevo, Bulgarie (vers-6000)

Similitude des objets :

On retrouve les mêmes objets du côté turc et du coté grec.

On a retrouvé en Bulgarie des fondations de maisons très angulaires (fig 13). Le bois, plus abondant qu’au Proche Orient avait été utilisé comme matériau de construction.  Ces maisons étaient recouvertes de toits à double pente, à l’intérieur un four servait  à se  chauffer et à cuisiner. On a aussi retrouvé des poteries, des outillages en os, des pierres polies comme des haches pour abattre des arbres (il fallait environ un quart d’heure pour abattre un arbre), un outillage en silex pour couper les peaux, la viande et pour  moissonner, des faucilles en bois de cerf.

 

 

 

Figure 14 – Meule en pierre (- 5000 à -3000) musée d’Aix-en-Provence.

On broie les grains pour récolter la farine : il faut une heure pour récolter un kilo de farine (fig 14).

On retrouve aussi des parures avec des bracelets en marbre et toujours des figurines de femmes nues aux caractères sexuels exagérés.

Figure 15 – Sculpture en terre cuite, Roumanie (-6000 à -4500)

Dans les Balkans le néolithique est marqué par la complexification des représentations des statues (fig 15).

Beaucoup de femmes sont représentés d’où la supposition d’une société matriarcale. C’est une idée qu’on retrouve dans beaucoup de mythologies selon lesquelles les femmes avaient le pouvoir « au début ».

À partir des Balkans

-Il y a une extension du néolithique le long de la Méditerranée jusqu’au Portugal mais en restant proche des côtes.

-Au nord de la France, on trouve de la céramique linéaire enrubannée car les poteries sont décorées de grands rubans ex : Soissons.

-Les gens se regroupent dans de grandes maisons qui peuvent faire : 40 à 50m de long.

-Des rites funéraires existent : les morts  sont déposés en position fœtale avec des bracelets et de l’outillage.

Mais la richesse de la plastique de Bulgarie s’étiole progressivement en Europe au fur et à mesure que l’on s’éloigne des Balkans.

Au nord de l’Europe les chasseurs-cueilleurs résistent en particulier dans la Russie forestière mais ils se sont sédentarisés, la découverte de poteries et d’habitations rudimentaires l’atteste.

Dans les steppes  au nord de la mer Noire : des Carpates jusqu’en Chine, les chasseurs-cueilleurs adoptent progressivement un style de vie sédentaire.

Des formes d’organisations différentes

 

Figure 16 – Uruk, Mésopotamie (IV millénaire av J-C)

A partir de -3 500 au Proche-Orient, la population continue d’augmenter et se concentre le long des fleuves car si on sort de ces zones de vallées fluviales, on se retrouve dans les montagnes et dans le désert. Cette concentration de population favorise donc l’apparition des premières villes, des premières écritures et des premières Cités États. (fig 16).

Les choses se passent différemment en Europe car les zones habitables sont plus larges, l’environnement y est  plus favorable d’où la formation d’états plus tardivement.

Un début d’organisation hiérarchique :

-En Bulgarie à Varna on a retrouvé la tombe d’un homme qui date de – 4 500 avec des kilos d’or (fig 17) alors que d’autres tombes en ont beaucoup moins. Cela permet donc de parler d’un début d’inégalités sociales archéologiquement visible.

-Le long de la façade Atlantique vers – 4 500 apparaissent « les 1ers monuments mégalithiques qui sont des pyramides en petit, des chambres funéraires pour les chefs. Ces caveaux faits d’énormes pierres mobilisent toute la communauté pour seulement quelques individus. Ce sont en même temps des marqueurs territoriaux qui disent : Les ancêtres de mes chefs sont là, ce territoire est à moi ».J.P Demoule Le Monde du 01/11/2017.

Figure 17 – Tombe à Varna, Bulgarie (vers -4500)

À cette période les figurines féminines disparaissent au profit de représentations de guerriers ou d’armes  qui symbolisent le pouvoir.

Il y a une progression irrégulière en Europe de la stratification sociale alors qu’au Proche-Orient les cités états existent déjà.

 

Figure 18 – Fortifications de Champs-Durand, France (vers -3500)

Figure 19 – Statues Menhirs du Rouergue (vers -3500)

Apparition de la violence à grande échelle quand il n’y a plus de place, ce qui, entraîne le début des fortifications (fig 18) et la représentation de guerriers en armes (fig 19). Les villages s’installent sur des hauteurs, s’entourent de palissades, de fossés.

Nécessité d’inventer :

Il y a une saturation des espaces dans les vallées fertiles donc pour nourrir de plus en plus de monde il faut faire des gains de productivité : l’invention de la roue permet de fabriquer un lourd chariot et grâce à l’araire on peut travailler la terre donc s’installer dans des zones moins fertiles.

Il y a eu une généralisation des échanges à longue distance entre les élites. On retrouve par exemple des haches polies dans toute l’Europe alors qu’elles étaient fabriquées dans les Alpes.

Le néolithique en Europe débouche sur l’âge de bronze marqué par le prestige de la guerre.

Les révolutions industrielles ont-elles existé ?

Intervenants :

-Catherine VERNA, professeur d’histoire médiévale, Université Paris VIII.

– Catherine LANOE, Maitre de conférence en histoire moderne à l’Université d’Orléans.

-Jacques SEIGNE, archéologue et directeur de recherche au CNRS

-Jean Michel MINOVEZ, professeur d’histoire moderne à l’Université Toulouse Jean Jaurès

L’objectif de cette table ronde était de s’interroger ou d’interroger le concept de « révolution industrielle ».

Il est  depuis une génération  remis en cause par des historiens qui mettent en valeur la longue durée du changement technique, la coexistence des générations techniques et la pluralité des expériences innovatrices.

Ce concept a été historicisé :

-Il apparaît vers 1830 avec l’économiste JB Say (1767-1832), l’idée est partagée par les libéraux anglais. Il s’agit donc d’un argument  de la politique libérale.

-A la fin du XIXe siècle, il devient un outil d’analyse historique qui permet de comprendre les changements. Arnold Toynbee historien anglais transforme cette idée en concept historique.

Il est donc avant tout politique et a été mise en place au XIX siècle.

Comment revoit-on ce processus de changement technique et industriel ?

Aujourd’hui, les historiens réinterrogent ce concept et parlent d’une croissance de la consommation qui se serait déroulée dès la fin du XVIe siècle donc en amont de la révolution industrielle telle qu’on l’avait identifiée.

En effet, dans plusieurs structures de production, on note une intensification de la production destinée à répondre à ces besoins nouveaux de consommation. Le concept artisanal qui avait été malmené par l’historiographie de la révolution industrielle est requestionné. Il serait finalement pionnier puisque c’est lui qui aurait répondu à cette croissance de la consommation. Dans la France moderne (XVIIe -XVIIIe) il y a donc eu une intensification du travail et de la production mais cela concerne avant tout le domaine de l’artisanat.

Pourquoi parle-t-on de révolution industrielle aux XVIIIe et XIXe siècle ?

Jusqu’à présent, les historiens ont parlé de révolution industrielle en se basant sur les   changements techniques et la  production.

Il y a bien eu une normalisation des produits avec parallèlement une extension du nombre de producteurs d’où, à partir de 1750, une nouvelle organisation du travail : les entrepreneurs structurent les espaces de production, on trouve donc des aires de spécialisation productives qui entraînent une division du travail qui elle génère des économies internes.

La structuration des entreprises et les flux de production permettent de définir des espaces de la production qui deviendront des territoires de la révolution industrielle

Aujourd’hui, les historiens observent la coexistence d’une pluralité des modes de production alors qu’avant, pour parler de révolution industrielle, leurs observations se basaient uniquement sur un seul mode de production, dans un cadre urbain.

Ils notent une intensification du travail dans tous les domaines avec une importance particulière prise par  la sous-traitance effectuée par des artisans. Il y a donc une division du travail qui est déjà mise en place avec un allongement des circuits de production.

Parallèlement, une partie de la population rurale est exclue de la propriété foncière, ce qui libère une main-d’œuvre qui favorise le  développement de l’industrie rurale.

On utilise tous les modes de production, il y a un opportunisme en fonction de l’offre de travail.

Par exemple, aux XVe et XVIe siècles, l’industrie drapière des villes se délocalise  progressivement vers les campagnes car on y trouve une main-d’œuvre plus souple, moins organisée et moins revendicative que les corporations de métier des villes.

Dans le travail artisanal on assiste a une intensification de la production qui est liée à :

  • Une mécanisation avec la mise au point de machines
  • L’innovation
  • Le séquençage de la production et parallèlement l’aménagement des espaces de production
  • Une compréhension du travail par les artisans
  • La mise en place de réseaux avec allongement du processus de production ou raccourcissement selon les cas.

Cela aurait donc pu être rapporté au milieu industriel mais en fait c’est  d’artisanat dont il s’agit.

Conclusion : l’artisanat peut-être considéré comme étant à l’origine de l’industrialisation. Nous avons une pluralité des modes de production avec la coexistence de différentes générations techniques ce qui amène à une déconstruction de l’outil de révolution industrielle.

Peut-on maintenant parler de révolution industrielle pour d’autres périodes ?

En histoire médiévale

Au Moyen Âge, nous rencontrons aussi de l’innovation technique, une production industrielle et artisanale. Mais au Moyen Âge on ne peut pas parler d’industrialisation car il faudrait que l’ensemble de la société soit concerné par le phénomène ce qui n’est pas le cas.

Les entrepreneurs tiennent une place importante, ce sont des agents actifs dans la mise en place de l’industrialisation, cela correspond à l’image du grand marchand des villes qui développe l’industrie et donc à l’image des villes qui dominent les campagnes. Ces  marchands existent bien mais ils ne sont pas les seuls, parallèlement nous trouvons  aussi des entrepreneurs ruraux. Dans certaines régions les villes ne dominent pas les campagnes

Cette émergence des entrepreneurs est liée au phénomène de prolétarisation que connaissent  certaines campagnes, causé par des problèmes d’endettement.

L’Antiquité

Dans l’Antiquité nous trouvons déjà une consommation de masse en particulier si nous  regardons les exportations de vin dans les amphores, de même pour la fabrication des clous. Nous avons déjà  une spécialisation des artisans en quartiers notamment au Yémen : certains ne fabriquaient que des clous ce qui correspond  bien déjà à une forme d’industrialisation artisanale.

En ce qui concerne la mécanisation, on peut se demander à partir de quand parle-t-on de machine? Faut-il  qu’il y ait une transformation du mouvement? La bielle manivelle est déjà connue sous l’Antiquité, en Jordanie par exemple, mais ces machines ont mal fonctionné car il n’y avait pas d’embrayage. Il y a bien eu invention mais une invention qui n’a pas de suite immédiate ce qui nous permet de dire que les progrès scientifiques ne sont pas linéaires.

Nous parlerons donc plutôt de révolution énergétique pendant l’Antiquité. On est parti d’une énergie musculaire pour arriver à l’énergie éolienne et hydraulique. Les idées sont là mais la mise en pratique prend plus de temps.

CONCLUSION

Au Moyen Âge : d’après  la définition de J.Schumpeter  (1883-1950), on peut s’appuyer sur deux éléments pour parler d’industrialisation puisque nous avons bien, à la fois, de nouveaux produits comme la fonte mais aussi de nouvelles façons de produire avec des innovations techniques dans les ateliers. On peut parler d’innovation rupture, mais qui au Moyen-Âge reste le fait de domaines bien particuliers. Elles entraînent cependant de la transformation par exemple pour la production de la laine.

Au XVIIIe et XIXe siècles : nous trouvons  à la fois de l’industrialisation et de l’innovation. Le XVIIIe siècle se place dans la continuité de la période médiévale. Par exemple dans l’industrie drapière, au Moyen-Âge on fabriquait des draps peignés, à la fin de la période grâce à l’innovation on passe à la fabrication de draps cardés. Ces deux modes de production coexistent.

Le processus de développement industriel repose donc sur un processus multi scalaire des marchés avec une dimension internationale puisque il y a par exemple exportation les draps du Languedoc. L’appel des marchés est tel qu’à un  moment il n’est plus possible de répondre à la demande donc on cherche des solutions et on innove. On invente par exemple la machine pour filer directement et des techniques pour améliorer la production des draps.

La place des femmes dans l'histoire des sciences

Rencontres suivies à Blois

• Enseigner la place des femmes dans les sciences à travers les programmes du collège et du lycée : Table ronde rassemblant Cécile BEGUIN, docteure en histoire (EHESS), Véronique Garrigues, docteure en histoire, membre du conseil d’administration de l’association Mnémosyne, Fatima RAHMOUN, professeure de physique-chimie en collège, membre de la Fondation La Main à la pâte, Sophie BACHMANN, chargée du développement culturel et éducatif à l’INA, animée par Louis-Pascal JACQUEMOND, Inspecteur d’académie (honoraire), enseignant à Sciences Po Paris.
• Donner chair et parole aux femmes qui ont fait l’histoire : Présentation de l’ouvrage collectif L’Europe des femmes (XVIIIe – XXIe siècle), un recueil de sources européennes en VO et en VF qui fait apparaître résonances, circulations et résistances dans les combats menés pour l’égalité femmes-hommes. Avec Anne-Laure BRIATTE, maître de conférences à l’université Paris 4-Sorbonne, Julie LE GAC, maître de conférence à l’université Paris-Nanterre, Yannick RIPA, professeure à l’université Paris 8, Mélanie TRAVERSIER, maître de conférences à l’université Lille 3, Fabrice VIRGILI, directeur de recherches au CNRS, Julie VERLAINE, maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Sitographie générale

http://www.mnemosyne.asso.fr/mnemosyne/
https://matilda.education/app/

La place des femmes dans les programmes d’histoire

Dans la dernière modification des programmes de collège, la place des femmes est mentionnée de façon spécifique dans certains chapitres.

  • 4e : Conditions féminines dans une société en mutations
    • L’usage du pluriel est important. Effectivement, les mutations des sociétés telles que les mutations capitaliste, industrielle, technique, produisent des réalités sociales très variables, ce que montre bien L’Europe des femmes – XVIIIe-XXIe siècle.
    • Néanmoins, cela ne doit pas faire perdre de vue que les femmes dans leur ensemble sont concernées par les mêmes processus discriminatoires. Ce sont les moyens et les stratégies face à ces processus qui diffèrent en fonction de l’origine et de la classe sociale.
  • 3e : Femmes et hommes dans la société des années 1950 aux années 1980
    • Le traitement de cette question peut facilement se faire à travers des thématiques féministes, telles que le combat menant à la légalisation de l’IVG en France.

Constats et stratégie pédagogiques

La pluralité des conditions féminines, nécessaire pour appréhender la complexité de l’histoire et des phénomènes sociaux, ne doit pas occulter un contexte général d’oppression dont les effets et les manifestations se font toujours sentir aujourd’hui.
Une des stratégies applicables à travers un enseignement d’histoire féminisé consiste en un rééquilibrage qui ne concerne pas uniquement les chapitres cités ci-dessus. Il s’agit de littéralement donner corps aux femmes dans notre traitement des thématiques historiques, l’étude de cas d’une femme ou d’un groupe de femmes restant l’entrée à penser la plus évidente et la plus efficace pour opérer ce rééquilibrage.
Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire, mais de faire sortir les femmes des espaces où de nombreux discours historiques ou à prétention historique les ont longtemps confinées. Nous pouvons commencer par affirmer que les femmes en tant qu’artisanes reconnues de l’évolution des savoirs humains représentent une minorité (en raison des limites qui leur sont imposées), mais pas au point de constituer une exception (ce qui est remarquable étant donné les limites en question). Au XVIIe siècle, 14% des astronomes de langue allemande connues sont des femmes.
Il est donc possible, à travers les chiffres et les noms, de nuancer d’emblée une vision de l’histoire où les femmes seraient effacées de la sphère du savoir, tout en traitant par la suite les processus d’effacement contemporaines à ces femmes et postérieures à elles.
En outre, cela évite un traitement pédagogique frontal de cette question qui n’aurait pas beaucoup d’efficience à prendre la forme d’une leçon de morale descendante. Le but d’une étude de cas étant de faire explorer aux élèves des mécanismes humains, dont la compréhension est transférable à l’analyse de nos sociétés actuelles.

Exemple d’identités féminines, liées à la progression des savoirs, à intégrer à un corpus historique

  • Trotula de Salerne (? – 1097), enseignante à l’école de médecine de Salerne.
  • Traiter le monastère comme lieu de pouvoir et de savoir à travers l’exemple d’Hildegarde de Bingen (1098 – 1179, religieuse de l’ordre bénédictin, compositrice, qui étudie également la botanique)
  • Émilie du Châtelet (1706 – 1749), physicienne, mathématicienne, traductrice de Newton.
  • Maria Merian (1647 – 1717) https://gallica.bnf.fr/blog/13012017/maria-sibylla-merian-femme-et-illustratrice
  • Irène Joliot-Curie (1897 – 1956), sous-secrétaire d’État à la Recherche scientifique, sous le Front populaire en 1936.

Quels garde-fous et objectifs analytiques dans une étude de cas s’inscrivant dans cet objectif ?

Bien sûr, l’étude de cas d’une femme ou d’un groupe de femmes n’a pas uniquement une valeur de rééquilibrage et de représentation. Elle doit mener à l’identification des mécanismes sociaux permettant de comprendre pourquoi l’inscription de ces femmes dans leur temps (et dans le temps que nous percevons a postriori) est mitigée.
A partir du XVIIIe siècle s’opère un tournant.

  • L’ordre divin est progressivement remis en cause. Or, c’est en partie selon cet ordre que la femme est soumise à l’homme. Un auteur (issu du clergé) tel que François Poullain de La Barre s’attache à montrer que l’inégalité entre hommes et femmes relève d’un préjugé culturel, et préconise de favoriser l’éducation des femmes.
  • Cependant, au paradigme d’ordre divin se substitue progressivement celui d’ordre naturel, ce que L’Émile de Rousseau manifeste bien. Ce nouvel ordre consolide une triple discrimination : sociale, sexuelle, spatiale.
    • L’enseignement des femmes est alors très lacunaire, centré sur la morale et la religion. Les femmes sont instruites pour et en fonction du mariage que les hommes leur prévoient, ce qui définit des variations dans l’éducation en fonction de la classe sociale.

Ces femmes sont donc sous la tutelle d’un pouvoir masculin. Parmi les femmes relativement reconnues au moment du développement des sciences et des techniques, très peu accèdent à ce statut mitigé en cachette. Il est souvent lié à la « tolérance » d’un père, d’un frère, d’un mari. A titre d’exemple, le père de Laura Bassi est mathématicien.

Il n’existe presque pas de place de pouvoir pour ces femmes dans les institutions encadrant la mutation des sciences : l’admission dans des académies telles que la Royal Society leur sont interdites. Lorsqu’elles publient le résultat de leurs recherches, elles le font souvent sous le nom de leur « tuteur » ou sous un nom d’emprunt, à l’instar de Sophie Germain (1776 – 1831).

L’effet « Matilda », défini en 1993 par l’historienne de la science Margaret Rossiter comme le déni ou la minimisation systématique de la contribution des femmes scientifiques à la recherche, s’applique à ces femmes du XVIIIe siècle.

  • Des femmes comme Émilie du Châtelet sont souvent diffamées et soupçonnées d’incompétence.
  • Maria Winkelmann (1670 – 1720) découvre la comète dont son mari Gottfried Kirch s’attribuera le nom.

Cependant, des femmes parviennent malgré ces entraves à devenir des points nodaux de réseaux scientifiques et philosophiques, dans un cadre privé.

  • Ici encore, il est nécessaire de battre en brèche certaines idées reçues : on a vite fait de réduire le rôle de ces femmes au sein de ces réseaux à leur caractère mondain. Si l’on n’explicite pas le rôle des femmes qui « tiennent salon », il devient facile que par omission dans l’esprit des élèves ces femmes en soient réduites à un rôle d’hôtesses. Le rôle de ces femmes dans les réseaux qu’elles entretiennent est un rôle de transmission, mais aussi de traduction et de recherche, étroitement liées comme l’illustre le cas d’Émilie du Châtelet.

Cela nous incite à la prudence dans l’utilisation des sources historiques souvent fournies par les manuels pour traiter le sujet, mais constitue également une opportunité de travailler la compétence de nos élèves à adresser un regard critique à ces mêmes documents.

  • Exemple : Sur le célèbre Portrait d’Antoine Lavoisier et de sa femme (1788), tableau de Jacques-Louis David dont le titre conditionne déjà la lecture, Marie-Anne Paulze Lavoisier est représentée au mieux comme une figure de soutien externe et d’inspiration. Le mari est représenté tenant la plume, lorsque l’on sait que la femme rédige tous les comptes rendus des expériences et se charge de la correspondance avec d’autres savants et scientifiques.

Squelette d’une étude de cas permettant de mettre en place de façon pratique ce faisceau théorique

Niveau : 2nde (transposable en 4e)

Chapitre : L’essor d’un nouvel esprit scientifique et technique (XVIe – XVIIIe siècle)

Problématiques : Quels rôles les femmes ont-elles joué dans la progression des sociétés humaines sur cette période ? Pourquoi ce rôle nous est-il peu connu (début de réflexion historiographique) ?

Personnage : Angélique du Coudray (1712 – 1714), sage-femme.

Axe 1 : la participation à l’amélioration de la condition humaine (ici : des femmes) :

Axe 2 : un savoir favorisé puis confisqué

  • A partir de 1759 et pendant 25 ans, A. du Coudray dispose d’un brevet royal pour sillonner la France. Elle forme 5.000 matrones qui deviennent sages-femmes ainsi qu’une centaine de chirurgiens hommes.
  • Un savoir rapidement confisqué par la nouvelle catégorie masculine des chirurgiens obstétricaux (François Mauriceau par exemple)
    • En effet malgré les avancées permises par Mme du Coudray, les femmes n’avaient pas droit au statut de chirurgienne et donc pas droit d’opérer les parturientes.
    • On peut donner une dimension interprétative beaucoup plus complète à cette confiscation si l’on conçoit le corps féminin comme enjeu et propriété d’un pouvoir patriarcal.

Éléments de transposition et de mise en perspective dans un contexte actuel (EMC) :

  • Egalité et discrimination (2nde-1e)
  • Biologie, éthique, société et environnement (Tle)

Quelques autres pistes de ponts interdisciplinaires

  • Français :
    • La règle de proximité dans l’accord des adjectifs avec leur nom, en usage jusqu’au XVIIIe siècle.
    • Littérature collège : Ellie IRVING, L’effet Matilda
  • Géographie : Sur la façon de penser et occuper l’espace public, qui n’est pas un espace neutre du point de vue du genre https://matilda.education/app/course/view.php?id=119
  • SES – parcours avenir : Bien que les filles aient un taux de réussite au bac en filière S supérieur à celui des garçons, les études supérieures scientifiques conservent encore un caractère majoritairement masculin.
  • Physique : Lise Meitner, une grande contributrice oubliée de la physique des particules, exemple d’effet Matilda https://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu05601/lise-meitner-une-aventuriere-de-l-atome.html
Détournement de l'information et des savoirs

« Les faits n’entrent pas dans l’univers de nos croyances » Marcel PROUST

Rencontre suivie à Blois

  • Agnotologie ou comment détruit-on le savoir. Modérateur : Stéphane FOUCART, journaliste au Monde. Intervenants : Daniel ANDLER, mathématicien et philosophe des sciences à l’université Paris 4, Nathalie JAS, historienne des sciences à l’INRA, Emmanuelle FILLION, sociologue de la santé à l’école des hautes études en santé publique.

Apports théoriques de la table ronde :

La conférence présente l’avantage de fournir un regard croisé entre plusieurs domaines et disciplines scientifiques.

L’agnotologie peut prendre différentes formes (fake news, désinformation, négationnisme, théories du complot…), mais ces formes utilisent des procédés similaires :

  • Saper la validité du savoir en semant le doute.
    • En insistant sur des incohérences, contradictions, apories apparentes de ce que l´ « agnotologue » définit comme la « version officielle ».
    • Définir « à qui profite » la version officielle. (Expl. : les attentats du 11/09/2001 « profitent » aux néo-conservateurs)
  • Proposer une version alternative
    • (Expl. : « les chambres à gaz d’Auschwitz servait à désinfecter les détenus »)
  • Renforcer au maximum cette nouvelle version. Notamment en jouant sur l’argument d’autorité, en jouant des mécaniques internes au monde scientifique.
    • Publications d’articles dans des revues à comité de lecture. En 2012, le biologiste Séralini publie une étude montrant que des rats alimentés pendant 2 ans au maïs OGM développaient d’immenses tumeurs. Cet article a eu un gros retentissement médiatique et politique, malgré un protocole scientifique non-valide (expérience menée sur 10 rats, non-séparés)

Ces mécanismes relèvent d’un processus politique.

  • L’information reconstruite, l’« ignorance » créée relève d’une idéologie et/ou d’un intérêt spécifique.
    • Ce qui ne présage pas de l’orientation politique et idéologique de son auteur (Séralini utilise les mêmes processus d’agnotologie que Monsanto ou Philip Morris, mais selon une orientation idéologique radicalement opposée)
  • Le caractère politique de ce processus et des réactions qu’il entraîne participe à la validation de la fausse information.
    • : La loi Gayssot qui a pu avoir comme effet de donner davantage de visibilité aux négationnistes.
    • De façon générale, la stigmatisation permet aux auteurs de fausses informations de construire un statut de martyr de la vérité face à un contrôle politique tout-puissant.

Il reste bien entendu sain de douter :

  • Dans le domaine de la santé, le principe de précaution s’oppose au principe de rigueur scientifique selon lequel « ce qui ne peut être déterminé avec certitude est présumé faux ». Ignorer une inquiétude sanitaire non-confirmée peut conduire à des conséquences désastreuses.
  • La destruction/dissimulation de savoir est pratiquée également par les représentants officiels d’un pouvoir politique.

Constat et réflexions pédagogiques

Savoir trier, sélectionner, évaluer la validité d’une information est un enjeu majeur de l’EMI.

Cet enjeu est lié à des évolutions ainsi qu’à des permanences sociétales :

  • Nos élèves et nous-mêmes sommes désormais surexposés à des informations de toutes natures et de toutes fiabilité
  • La rapidité d’une information a tendance à primer sur sa validité. « Faire le buzz » est connoté positivement par nos élèves.
  • À cela se conjugue ce qu’en psychologie socio-cognitive l’on nomme le biais de confirmation : parmi ces faits nombreux dont nous sommes abreuvés, nous avons tendance à choisir ceux de nature à confirmer nos convictions.
    • Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, ce choix est souvent fait au préalable pour nous (les algorithmes sélectionnant l’information présentée en fonction de notre historique de navigation) et par nous (nos réseaux sociaux, numériques ou non, étant pour l’essentiel constitué de personnes dont nous partageons les normes et les valeurs.)

Ressources

  • https://www.youtube.com/watch?v=GvYAM4PU5Yc Inversion des pôles…la fin du Monde – Ep.14 – e-penser. Cette source (de façon générale la chaîne du vidéaste) présente de multiples avantages : l’auteur, ingénieur de formation, vulgarisateur scientifique, tient un discours à la fois construit, sourcé et didactique. Sa maîtrise du média vidéo lui permet de maintenir l’attention du spectateur sur un contenu excédant parfois 20 minutes et concernant pourtant des sujets complexes. Cette vidéo a été publiée le 1er avril 2014 et permet de sensibiliser au détournement d’informations scientifiques (source utilisée en lien avec la Fiche 1)
  • https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/visuel/2018/02/01/comment-les-fausses-informations-circulent-sur-facebook_5250516_4355770.html La mise en place des Décodeurs du Monde a suscité quelques polémiques. En catégorisant des sites d’information au sein d’un journal à large diffusion, par essence non-neutre, les Décodeurs ont été parfois qualifiés de censeurs auto-proclamés. Quoi qu’il en soit, les informations décodées témoignent d’un travail journalistique professionnel. De plus, l’infographie à laquelle correspond le lien ci-dessus est très pratique pour mettre en évidence les notions de réseau d’information et de chaîne d’information. (source utilisée en lien avec la Fiche 2)

Séquence menée en 2nde

  • Etape 1 (2h) : appréhension des mécanismes de la fausse information
    • Visionnage de la vidéo Inversion des pôles…la fin du Monde – Ep.14 – e-penser
    • Avec les élèves, reconstituer ce que sont les mécanismes d’une fausse information et ses objectifs (en associant mécanismes et objectifs par un système de surlignage : Fiche 1
    • A travers la Fiche 2, la nébuleuse des décodeurs permet aux élèves de lier l’idée de désinformation :
      • à l’idée de réseau :
      • à deux grandes catégories d’objectifs : idéologique et commercial (les deux catégories n’étant pas étanches)
  • Etape 2 (2-3h en comptant le temps en classe dédié aux rushs audio/vidéo ainsi qu’au visionnage des projets en cours d’élaboration par les groupes d’élèves) : réalisation d’une fausse information par groupes de « ou

Critères d’évaluation

  • Choisir un thème et sélectionner des informations de nature à susciter le doute.
  • Réemployer et s’approprier les procédés et éléments de langage liés à la désinformation
  • Accorder du soin au son et à l’image (cadrage signifiant).

Exemple de production d’élèves

Bilan

  • Les élèves se prennent facilement au jeu. Beaucoup sont capables de mobiliser des ressources internes, en termes de montage par exemple. Il faut veiller à bien répartir les élèves par groupe en fonction de leurs compétences techniques, tout en accompagnant les groupes dans ce domaine.
  • Un objectif secondaire mais connexe : le projet a permis aux élèves d’améliorer leur maîtrise des codes audiovisuels en les pratiquant (incrustation d’images, transitions, champ contre-champ)
  • Une inquiétude serait de penser que les élèves ne feraient que « s’amuser » à produire de la fausse information, avec la crainte sous-jacente qu’ils souhaient reproduire cela par la suite.
    • En réalité, on constate qu’une dimension éthique est intégrée par les élèves dans la grande majorité des productions, et ce même sans instruction explicite préalable en ce sens. Cela s’est manifesté dans la conclusion des productions : générique de fin des vidéos, parodiés par rapport aux génériques utilisés en introduction, scarejump se moquant du spectateur crédule à la fin de la vidéo concernant la zone 51… sont autant de façons dont les élèves ont manifesté à la fois leur maîtrise des codes et leur désir de révéler un détournement d’information par honnêteté intellectuelle.