Mission laïque française

Aujourd’hui dans le monde, le slam, mouvement artistique avec des origines américaines et basé sur l'oralité, est enfin reconnu. Mais, se conjugue-t-il aussi au féminin ? Annalisa Marí Pegrum et Sébastien Gavignet, professeurs au lycée Français Mlf de Palma de Mallorca, poètes-slameurs et auteurs, livrent leur analyse.

 » Parce qu’Allen Ginsberg dit : « Slam ! Dans la Bouche du Dharma ! »
Parce que Gregory Corso dit : « Pourquoi voulez-vous traîner avec nous, les vieux ? Si j’étais jeune, je serais au Slam ! »
Parce que Bob Kaufman dit : « Chaque Slam / une finalité. »
Bob Holman, extrait de  “Praise Poem for Slam: Why Slam Causes Pain and Is a Good Thing”

Du beat au slam

Dans un monde de logements individuels, de nouvelles banlieues, de voitures toutes brillantes et de profusion d’appareils électroménagers, c’est à un groupe d’écrivains, artistes et en dehors de normes que l’on doit l’apparition d’un espace de liberté d’expression : la beat generation.
« Dire Beat Generation, c’est penser à Allen Ginsberg, Jack Kerouac, William S. Burroughs… En un mot, une histoire artistique écrite par les hommes, pour les hommes. Mais voilà que l’histoire littéraire s’ouvre aujourd’hui à deux battants : qu’on le veuille ou non, il y avait aussi des femmes poètes dans le mouvement Beat ! Des femmes comme Diane di Prima, Hettie Jones, Lenore Kandel, Denise Levertov, Anne Walman… Des femmes qui arrachent leur liberté au diktat des familles, à la domination masculine et aux carcans sociaux. Des femmes qui créent, inventent, imaginent, explorent, transgressent. Des rebelles, des insoumises, des dissidentes – suffisamment folles pour vouloir changer le monde, suffisamment aimantes pour nous le faire aimer. Sexe, drogue, musique, errance, avortements, bouddhisme ? Oui, à condition de bien comprendre que le droit d’être rebelle était un privilège masculin dans les années 1950. » Bruno Doucey (préface du livre Beat Attitude : femmes poètes de la Beat Géneration.)

« …et donc jeunes femmes voici le dilemme qui est en soi une solution : J’ai toujours été à la fois assez femme pour être émue aux larmes et assez homme pour conduire ma voiture dans n’importe quelle direction ».
Hettie Jones

Le slam : jeu de liberté

Dans les années 80, Marc Kelly Smith, un admirateur de la beat génération, se propose de mettre en place à Chicago des lectures plus « performées », plus colorées que les récitals traditionnels. À l’époque dans ces récitals un ou plusieurs poètes lisent leurs poèmes sans aucune implication du public. Ces lectures, parfois monotones, parfois longues, rendent la poésie inaccessible. C’est en réaction à cela que naît le slam de poésie ou Poetry Slam en anglais.
Le slam de poésie n’est en somme qu’un jeu poétique avec des règles très simples. En 1984, Marc Kelly Smith organise un événement poétique où il instaure ses règles (qui sont toujours les règles du Slam de Poésie d’aujourd’hui). Ces règles sont : le poème doit être de sa composition, son temps est limité à trois minutes, la lecture/performance se fait devant un public et un jury composé de trois membres, qui l’évalue avec des notes entre zéro et dix. 

« Ça nourrit le terrain de la poésie dans tous les sens, et c’est un sport mental sain. »
Allen Ginsberg, en parlant du slam de poésie

Dans ces espaces d’expression, on y retrouve la liberté de ton, de sujet et de forme. La bienveillance des scènes est supposée permettre à tous de traiter de n’importe quel thème sans discrimination. Pourtant, le passage des femmes sur la scènes semble être plus difficile que pour les hommes. On constate depuis des année une disparité dans le nombre de slameuses et de slameurs, même si depuis quelques années, des collectifs et des activistes accompagnent les futures poètes à passer derrière le micro comme Joy Slam en Belgique :  » On connait tous Abd al Malik, Grand Corps Malade, etc. , mais il y a très peu de femmes. Ça arrive très souvent que sur les scènes on ait beaucoup plus d’hommes que des femmes, mais c’est en train de changer. (…) Paradoxalement, les femmes écrivent plus que les hommes, mais le problème, on se rend compte, c’est le passage à la scène et le fait d’être exposé au regard de tout le monde, on a encore très peur d’être critiquée, d’être jugée.”

Beat Génération et slam : même combat au féminin

Sébastien Gavignet et Anna Lisa

Sébastien Gavignet et Anna Lisa

Il nous paraît évident que la beat génération féminine et le slam féminin ont de nombreux points de convergence, de nombreux points communs ou bien encore de nombreux obstacles similaires. Nous pouvons constater que le slam de poésie féminin tout comme la beat génération féminine  a souvent eu un manque de reconnaissance de la part des professionnels (monde de l’édition, festivals etc.) et de leurs contemporains. Dans ces deux mouvements, les artistes connus ou reconnus sont pour la plupart des hommes.
Les récitals beat et les slams de poésie ont assuré l’existence d’espaces de liberté d’expression, tout comme la démocratisation des “happenings” de poésie. La poésie beat, le spoken word et surtout le slam sont constitués de textes et d’écrits pour être dits. Les habitués des slams considèrent autant l’importance de la déclamation, de la performance, que du texte. Ceci rend donc une équité plus importante de la prise de parole. Les situations sociétales des participants aux scènes slam comme les écrivains beat, trouvent dans ces formes d’expression artistiques la possibilité d’y décrire les injustices, souvent de manière urgente et spontanée. C’est souvent cette urgence et cette spontanéité qui rendent la poésie beat comme la poésie slam, son rythme et sa force : une écriture en un souffle.

Slam et féminisme, par Nicole Derda, Art-thérapeute à Reims et présidente du Mouvement d’Art-Thérapeutes
Des ateliers d’écriture… discrets, silencieux ou presque… suivis de temps pour la performance publique, moment d’exposition de soi donc de mise en danger symbolique… Cadré-cadrant, voici le rituel classique en amont des scènes ou des tournois de slam.
Etre femme et désirer l’écriture ? « Avant d’écrire on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité», nous dit Marguerite Duras. L’expérience d’écrire sera donc une rencontre désirée entre un imaginaire féminin et une mise en mots.
Les philosophes phénoménologues affirment que le désir est à entendre comme notre élan vital, que celui-ci précède l’imaginaire et même l’engendre, il serait une poussée en nous qui se saisit du monde pour tenter de lui créer un sens, une direction, à la manière d’une œuvre d’art. Féminisons donc un propos généraliste de Georges Brunon dans L’art et le vivant  qui nous affirme « Il n’est pas de femme qui ne soit créatrice, il n’est que des femmes endormies ».
La fonction imaginaire-désirante, je vais la nommer comme cela, serait cette opération de l’esprit qui est faite de curiosité, de goût pour le jeu, pour la découverte, la nouveauté et la surprise. Elle serait alors l’expression même de la liberté chez l’être l’humain, car elle est la seule association lui permettant de s’affranchir du réel tel qu’il existe, tel qu’on le voit et tel que l’on s’en souvient. Sartre accentue ce pouvoir producteur de l’imagination, puisqu’il lui attribue même une forme absolue de liberté. De quelle liberté parle-t-il ? De la liberté par l’imagination, qui nous donne le pouvoir de nier le réel et sa dureté, et de produire spontanément des formes nouvelles, transformées : images, paroles inédites, pensées qui ouvrent des mondes possibles. Car être libre, ce n’est pas essentiellement obtenir ce que l’on désire, mais désirer, autrement dit être sur le mode de la mise en réel de la réalité humaine.
L’animateur d’atelier d’écriture poétique au fait des pouvoirs de l’imagination créatrice (que je distingue de l’imagination reproductrice) va donc proposer aux personnes qu’il accompagne un espace-temps pour renouer les fils du « trouver-créer » des formes avec les mots, en toute liberté.
Le sens de « exister » n’est donné à personne à priori, encore moins aux femmes à qui l’on a souvent transmis des valeurs de discrétion excessive, de pudeur abusive, voire d’effacement de leur élan créateur. Dans le « devenir femme », comme dans tout devenir, la place de l’imaginaire et du désir est centrale. Pouvoir écrire et déclamer un poème de soi, le nourrir de son corps en lui donnant du souffle, du son, de la voix, des intonations, c’est s’autoriser à transgresser des millénaires de bâillons sur nos mots. Ensuite accepter de recevoir les regards de connivence, d’approbation ou de soutien, supporter d’être troublée par des applaudissements, par une belle note de cœur d’un jury ému… Autant de baume sur des blessures anciennes. Pouvoir déplorer ensemble, s’étonner ensemble, vivre ensemble ce moment si inimaginable auparavant, si osé parfois, si dévoilant, si touchant… et partager d’être à être notre condition profondément et authentiquement féminine, n’est-ce pas être soi, femme, avec l’autre ?
Vivre surtout avec le slam un moment extraordinaire, un instant qui peut remettre la femme endormie en mouvement face à son monde et l’autoriser, l’inciter à tenter de le transformer car l’imagination en créant des images est plus tournée vers l’avenir que vers le passé. L’élan du désir, quelque chose qui a à voir de mon point de vue avec l’amour de soi, des autres et du monde s’est fait à nouveau sentir. La personne va faire l’expérience de l’ouverture et de la nouveauté incarnées dans son réel car réalisées dans son corps.
Par l’imagination créatrice, la femme en création se hausse à la hauteur de son désir le plus puissant : exister et se sentir existante. En lui proposant de convoquer son existence, de la transformer en lui donnant du sens, la pratique du slam l’invite à une forme de transcendance.

Repères bibliographiques

  • 20 ateliers de slam poésie, Catherine Duval, Retz. Paris, 2008.
  • Black Words, Lisette Lombé, L’arbre à paroles. Bruxelles, 2018.
  • Beat Attitude, femmes poètes de la beat generation, Editions Bruno Doucey, 2018.
  • Art-Thérapeute en écriture, tout un poème », Nicole Derda et Yves Lefebvre, L’Harmattan.

Vous pourrez retrouver un article complémentaire De la Beat Generation au Slam, dans la revue TDC, au printemps 2019.

Un article proposé par Annalisa Marí Pegrum et Sébastien Gavignet, professeurs au lycée Français Mlf de Palma de Mallorca, poètes-slameurs et auteurs de Beat Attitude aux éditions Bruno Doucey.
Illustration Maida Chavak